L’agroécologie est la seule voie Agroecology is the only way

Publié le : , par  Morgane

Interview de Hans Rudolf Herren par Lantha Jishnu

Down To Earth, 16-31 décembre 2012
Traduction Aurélie Marc, stagiaire au CRISLA

Quand Hans Rudolf Herren s’est rendu à Ibadan au Nigéria, dans les années 1980, afin de travailler pour l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA), il s’est heurté à la plus grave crise alimentaire que l’Afrique avait jamais connue. La cochenille du manioc (phenacoccus manihoti), accidentellement introduite en Afrique par des scientifiques qui faisaient des boutures de manioc originaire d’Amérique du Sud, ravageait les cultures vivrières de base d’environ 200 millions de personnes, et l’entomologiste suisse, âgé alors de 32 ans, s’est rendu compte qu’il avait du pain sur la planche.

En tant que directeur du programme de lutte biologique au IITA, il a fixé son choix sur une méthode écologique et a mis en place presque tout seul une collaboration internationale dans le but de lutter contre le fléau qu’est la cochenille sans avoir recours à des pesticides coûteux qui auraient endommagé l’écosystème africain. Il s’agissait cette fois de reproduire cette méthode à plus grande échelle, chose encore inédite. "C’était la plus grande catastrophe à laquelle on pouvait penser," déclare Herren, aujourd’hui âgé de 65 ans et président du Millenium Institute de Washington qui préconise la réflexion intégrée sur le long terme pour les pays en développement.
Il a constaté que le manioc pouvait résister aux agressions parasitaires en Amérique du Sud d’où il était originaire, grâce aux insectes bénéfiques comme les coccinelles et les guêpes prédatrices qui attaquaient et tuaient seulement les cochenilles. On a alors apporté ces insectes en Afrique, on les a fait se multiplier en grand nombre et on les a relâchés sur la zone de culture de manioc en Afrique sub-Saharienne, bien plus étendue que les USA.

Seules les guêpes (E. lopezi) eurent un effet sur la cochenille. L’IITA en relâchait presque 2000 par seconde à la fois. En sept ans, les prédateurs ont pu contrôler le parasite. En plus de sauver près de 20 millions de vies, le projet généra 3 milliards de bénéfices pour les agriculteurs. Cette réussite valut à Herren le prix mondial de l’alimentation en 1995, parmi de nombreux autres prix. Après ces années agitées, il repartit pour de nouvelles missions où il put affiner son paradigme sur le développement durable intégré, faisant le lien entre problèmes environnementaux, de santé des végétaux, des animaux et des humains et l’agroécologie.

L’agriculture mondialisée à un tournant décisif :

  • Les raisons majeures pour lesquelles l’agriculture actuelle et les systèmes de sécurité alimentaire ne fonctionnent pas
  • Le monde produit 4600 calories par personne et par jour, ce qui est suffisant pour nourrir le double de la population existante. Pourtant, près d’un milliard de personnes sur les sept ne mangent pas à leur faim : PROBLEME D’ACCES ET D’EQUITE
  • De plus, il y a 1,5 milliard de personnes obèses et 300 millions qui souffrent d’un diabète de type 2 : PROBLEMES SOCIO-ECONOMIQUES
  • Le système d’agriculture industrielle a besoin de 10 kilocalories pour produire 1 kilocalorie de nourriture : PROBLEME ENERGETIQUE
  • Les systèmes industriels et conventionnels de production, y compris les systèmes traditionnels, ont une grande part de responsabilité dans le PROBLEME DU CHANGEMENT CLIMATIQUE
  • La dégradation des sols, les pénuries d’eau et la perte d’une partie de la biodiversité sont à la base des problèmes de sécurité alimentaire : PROBLEME DES RESSOURCES NATURELLES
  • L’agriculture industrielle ainsi que les laboratoires de recherche pluridisciplinaires ont vidé les zones rurales : PROBLEME SOCIAL ET SCIENTIFIQUE

Source : Millenieum Institute & DTE

Mais son activité la plus remarquable fut la co-présidence de la révolutionnaire Évaluation Internationale des Sciences et Technologies Agricoles au service du Développement (EISTAD), une initiative mondiale pour comprendre l’impact de l’agriculture et des sciences selon trois axes principaux : la réduction de la pauvreté et de la faim ; l’amélioration des moyens de subsistance et de la santé en milieu rural ; la promotion environnementale et économique du développement durable équitable. Initiée en 2002 par la Banque Mondiale, la FAO, le Fonds pour l’Environnement Mondial et le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), l’EISTAD était un processus consultatif gigantesque qui a abouti à de nombreux travaux de recherche.

Le message sous-jacent était clair : continuer comme auparavant était impossible et il devait impérativement y avoir une refonte de l’agriculture afin de la rendre écologique et holistique. C’est de là que part la controverse, plus précisément depuis l’épisode des cultures génétiquement modifiées qui posaient la question des coûts et de l’efficacité.

Herren, qui était récemment en Inde pour assister à une conférence internationale sur les solutions pour la sécurité alimentaire de l’Inde, a profité de l’occasion pour réaffirmer les conclusions principales de l’EISTAD et pour dénoncer les ravages causés par le modèle industriel de l’agriculture en usage dans les pays développés. Il n’a pas non plus déclaré que l’agriculture traditionnelle était parfaite. Il a averti que les deux contribuent au changement climatique et malmènent les ressources naturelles. Herren a tendance à perdre patience en écoutant les revendications des grandes sociétés agro-industrielles et autres intérêts particuliers. Il est direct dans sa manière de s’opposer aux cultures génétiquement modifiées, à la philosophie de la révolution verte et au syndrome de la nourriture bon marché. Mais sa conviction, et son charme, contrebalancent ses remarques les plus aiguisées, commente Latha Jishnu qui l’a interviewé pour comprendre pourquoi le monde a besoin de changer sa manière de produire sa nourriture - et de la manger.

Que signifie le rapport de l’EISTAD ?
Le rapport porte un regard sur l’agriculture pas seulement comme une manière de produire de la nourriture mais dans sa multifonctionnalité, dans son impact sur l’environnement, la société et l’économie. C’est un regard global. La rapport est unique en son genre car il prend en compte le savoir des agriculteurs et les savoirs traditionnels dans le domaine de l’agriculture. C’est cela qui a causé la plupart des problèmes avec l’industrie et les universitaires. Il recommande l’agriculture écologique ou durable. Quand on m’a demandé d’être co-président, j’étais très enthousiaste. Il s’agissait d’étudier l’agriculture pratiquée pendant plus de 50 ans pour comprendre pourquoi nous en sommes là et pour comprendre ce que nous devrions faire pour nous assurer que la vie continue sur notre planète. Malheureusement, l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires s’est accaparé la partie sur le futur.

Les gouvernements ont ignoré cela. En Inde, nous n’en avons pas entendu parler.
Trois pays, les USA, Le Canada et l’Australie, avaient émis des réserves sur le rapport. C’est là que se trouve la majeure partie des grosses sociétés agricoles, les entreprises qui vendent des intrants au coût élevé comme les semences et les pesticides. Ces pays sont aussi les principaux exportateurs de produits agricoles. Mais 58 pays ont approuvé le rapport de synthèse, y compris l’Inde, qui semblait l’avoir mis de côté. Cependant l’Union Africaine a soutenu le besoin de promouvoir l’agriculture écologique à travers le continent comme moyen de parvenir à la sécurité alimentaire dans ce contexte de changement climatique. L’Inde fait face à un stress extrême dû aux conditions météorologiques et à l’eau.

L’Inde a lancé une initiative majeure pour développer sa révolution verte. Mais vous critiquez fortement le système. Pourquoi ?
Le modèle de la révolution verte rend les agriculteurs dépendants d’intrants extérieurs qui sont non durables et coûteux. Ils deviennent de plus en plus chers car leur prix est indexé sur le pétrole, qui est une ressource limitée. Le problème principal, c’est que la révolution verte voit l’agriculture comme simple production de nourriture, alors qu’elle fournit aussi de nombreux services essentiels à l’écosystème et à la société. Quand on songe au système de sécurité alimentaire, il faut le considérer dans son ensemble, depuis la production jusqu’à la consommation.

Êtes-vous aussi contre les biotechnologies ou seulement contre le génétiquement modifié ?

Pourquoi aurait-on besoin de cet outil ? C’est ce que nous devons décider. Quand on a un marteau dans une main, tout a tendance à ressembler à un clou. C’est une technologie onéreuse qui rend les agriculteurs dépendants des grosses sociétés d’agro-business et qui ne sert à rien dans les systèmes écologiques. De plus, de nouveaux problèmes vont se poser quand les cultures et les plantes deviendront résistantes à des gènes spécifiques et que les agriculteurs seront obligés d’utiliser de plus en plus de pesticides. La technologie du génétiquement modifié est une approche réductrice.

Ce que vous dites, c’est que nous pouvons produire suffisamment de nourriture de manière écologique pour nourrir la population en pleine expansion ?
J’en ai marre des gens qui disent que nous devons produire plus de nourriture. Nous produisons déjà 4600 kilocalories par personne et par jour, ce qui représente le double de nourriture de ce dont nous avons besoin. Le problème de presque un milliard de personnes qui souffrent de la faim n’est pas le manque de nourriture mais son accès limité et inégalitaire. L’Inde produit un excédent de céréales et pourtant on y trouve le plus grand nombre de personnes affamées. Aux USA il y a 42 millions de personnes affamées. Donc qu’est ce qu’il faut changer ? L’autre problème de taille c’est le gaspillage. Environ 30 à 40% de ce qu’on produit est gaspillé.

Vous dites qu’il faut changer nos habitudes alimentaires. De quelle manière ?
Le monde produit majoritairement des produits bon marché qui ont une valeur nutritionnelle très basse mais qui impliquent d’énormes coûts environnementaux, sociaux et économiques à cause des maladies chroniques, comme le diabète. Nous devons encourager les pays en développement à produire leur propre nourriture saine en leur fournissant tous types de soutiens : financier, technique ainsi qu’un accès aux marchés. Il faut revenir à la raison et consommer moins de viande. Rien de changera à moins que nous ne fassions les bons choix.

Donc qu’est ce qu’il faut faire ?
Si nous voulons sérieusement changer le monde, nous devons faire des changements radicaux - une approche globale qui doit dicter nos interventions en matière d’agriculture en évitant les solutions réductionnistes qui monopolisent le devant de la scène et qui dilapident de précieuses ressources. Pour le cas de l’Inde en particulier, nous avons besoin d’investir dans des infrastructures et des institutions rurales. L’agriculture du futur devra pouvoir se régénérer et être durable.

Tant que les USA et l’UE fournissent de grosses subventions à leur agriculture et baissent les prix des aliments, est ce que cela ferait une différence si l’Inde et d’autres pays se mettaient à l’agroécologie ?
Bien sûr. Les politiques de nourriture bon marché sont un problème majeur et appellent à une profonde remise en question. D’un côté, nous devons garder le prix des aliments suffisamment bas pour qu’ils restent abordables aux populations pauvres mais en agissant de la sorte nous aggravons le problème. Les hommes politiques n’ont pas le courage d’aborder ce sujet. Nous devons réorganiser le système, peut être en changer la fiscalité.
Les USA parlent de supprimer les subventions sur l’éthanol et d’inverser les choses. Les gouvernements sont de plus en plus limités financièrement et ne peuvent plus assumer le coût élevé des subventions.

Votre pays ne fait pas partie de l’UE, donc y a-t-il des subventions ?

Oui. Ce que la Suisse fait, c’est qu’elle s’assure de ne donner de subventions qu’à l’agriculture durable. Les agriculteurs qui utilisent moins d’engrais touchent plus d’argent. S’il y a plus de diversité sur leur ferme, ils touchent des bénéfices supplémentaires. Ce système n’est pas parfait mais il est plutôt évolué. Les agriculteurs dans les Alpes sont appelés gardiens de l’environnement et sont largement payés pour protéger l’environnement. La Suisse essaye quelque chose et tout le monde la regarde.

Votre travail est plutôt focalisé sur le changement climatique et l’agriculture durable. Est ce qu’il y a un sentiment d’urgence sur ces questions ?
Les gouvernements ne font rien, alors qu’ils savent très bien que le climat est en train de changer, l’épuisement des ressources naturelles et les pratiques agricoles non-viables dans la durée sont en lien direct avec l’insécurité alimentaire et la faim, la marginalisation de millions de petits exploitants agricoles, la pauvreté et les migrations. Au sommet de Rio+20 en juin, un chapitre complet a été consacré à la sécurité alimentaire et la nutrition ainsi que l’agriculture durable. Mais il n’y a pas eu de suites. Nick Stern (du rapport Stern) déclare que 2% du PIB mondial devrait revenir à la lutte contre le changement climatique, parmi lesquels un minuscule pourcentage serait assigné à l’agriculture verte. Je pense que la totalité devrait revenir à l’agriculture durable. Ça n’a aucun sens de changer les choses lentement.

Notre Terre n°41 - juillet 2013

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