Doha : l’inaction face à l’urgence Doha : inaction in the face of urgency

Publié le : , par  Morgane

Éditorial de Sunita Narain

Down To Earth, 31 décembre 2012
Traduction de Aurélie Marc, stagiaire au Crisla

La conférence de Doha sur le climat a duré plus longtemps que prévu mais s’est achevée par ce qu’on pourrait qualifier de bilan mitigé. Il s’agissait de la 18ème conférence des parties (CP) pour la convention sur le climat, qui se réunit une fois par an pour stimuler les actions contre les émissions de gaz à effet de serre, lesquelles sont si étroitement liées à la croissance économique que le monde a négocié durant les 20 dernières années pour savoir qui devra réduire et de combien. Le fait est que pendant ces vingt années, la science du changement climatique a beaucoup progressé. Le monde commence à être témoin de ce à quoi le futur va ressembler. On s’attend à une augmentation des événements climatiques extrêmes, comme l’ouragan tropical Sandy, qui viendront paralyser la vie et les moyens de subsistance à travers le monde. Le pays archipel des Philippines a connu 17 typhons meurtriers l’année dernière.

Mais même si la science a beaucoup progressé, les actions, elles, n’ont pas beaucoup évolué. Les résultats de la conférence ne sont que des mots. La deuxième période d’engagement du Protocole de Kyoto a été adoptée, mais ses objectifs sont faibles et il contient certaines failles. Les USA n’ont pas annoncé de réduction significative de leurs émissions de gaz à effet de serre. Le paquet financier, essentiel pour l’application des mesures d’adaptation dans les pays les plus vulnérables, est une promesse non tenue. La réussite importante à Doha, c’est que le monde ne remet pas en cause les principes qui régiront ses efforts pour réduire les émissions de CO2. Ces principes, après le plus intense des combats acharnés, ont même été maintenus et renforcés. Le résultat de la conférence affirme que les parties feront des efforts sur la "base de l’équité et de responsabilités communes mais différenciées, ainsi que de leurs capacités respectives".

La question de l’équité dans l’attribution des responsabilités et de l’action basée sur la contribution au problème a fait l’effet, pour les États-Unis, d’un chiffon rouge devant un taureau. La délégation américaine a fait comprendre très clairement son extrême aversion pour les mots "équité" et "émissions historiques". A la CP de Copenhague en 2009, cédant à la pression des États-Unis, ces termes ont été supprimés du projet de décision.

Dans les négociations de la plate-forme de Durban (ADP), qui servira maintenant à construire les accords sur les réductions d’émissions de CO2 après 2010, le mot "équité" est absent pour la même raison. A la place, un accord a été conclu pour que l’action soit effectuée "dans le cadre de la convention climatique", qui à son tour est intégrée dans le cadre de l’équité. C’est donc sans surprise sur ces deux sujets que les États-Unis ont émis des réserves et ont réaffirmé leur droit de rejeter le projet dans le futur. Pendant la dernière séance plénière, Todd Stern, le responsable américain de la lutte contre le changement climatique a déclaré que son gouvernement allait « abroger toutes les tentatives d’invoquer » ces principes. Tout cela n’aidera pas à surmonter les défis du changement climatique.

Il fut également décidé à Doha, et c’est important, d’inclure le principe de "pertes et dommages" : il s’agit d’estimer l’impact économique et le coût de la vie que le changement climatique imposera aux pays les plus vulnérables. Dans une période où les événements climatiques extrêmes et hors de notre contrôle détruisent les économies, c’est décisif. Il fut également convenu qu’il existe un lien entre les événements météorologiques extrêmes et les événements à évolution plus lente, comme, par exemple, la variabilité des précipitations, qui conduisent à la sécheresse. C’était la demande principale des nations composées d’îles et des pays les moins développés, qui voulaient un mécanisme afin d’estimer et de compenser leurs dégâts. Après une longue résistance face à leur requête, encore une fois de la part des États-Unis, il a été convenu que le monde prendrait une décision sur ce mécanisme à la 19ème CP qui se tiendra en Pologne l’année prochaine.

Mais dans le document final, à Doha, le monde a décidé de ne pas augmenter suffisamment son niveau d’ambition pour combler le déficit de gigatonnes et financier. Durant la conférence de Bali il y a cinq ans, il avait été convenu que le monde déjà industrialisé devrait réduire ses émissions de CO2 de 45% entre 1990 et 2020 afin de garder des températures en dessous des limites de dangerosité. Cela concernait les états signataires du protocole de Kyoto qui augmentaient leurs niveaux d’ambition mais aussi ceux qui ne faisaient pas partie du protocole de Kyoto, principalement les États-Unis, qui réduiraient leurs émissions à des niveaux "comparables".

Le Protocole de Kyoto rentrait dans sa deuxième période d’engagement. En d’autres termes, un régime multilatéral et réglementé de réduction des émissions perdure. Mais les objectifs visés par les pays qui y participent sont faibles et insignifiants. L’accord a aussi été affaibli par le fait que d’énormes quantités de gaz à effet de serre sont accordés à des pays comme la Russie pendant cette période d’engagement car leur économie s’est effondrée après les accords. La somme de ces quantités attribuées a été au cœur du combat le plus âpre à Doha alors que la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine ont lutté pour garder ces gaz à effet de serre à disposition pour les échanger. L’Union Européenne ainsi que les autres états signataires du Protocole de Kyoto ont déclaré, pour leur défense, qu’ils n’achèteraient pas ces gaz "responsables du réchauffement climatique". De plus, les États-Unis, qui devaient réduire leurs émissions à des niveaux "comparables", n’ont consenti à les réduire que de 3% par rapport aux niveaux de 1990.

Les résultats obtenus à Doha sont très faibles, peut être même fatalement faibles, par rapport à la volonté de conserver des températures en dessous des limites de dangerosité. Le monde est bien parti pour voir sa température augmenter de 2,5 à 5°C, ce qui serait catastrophique à tous points de vue. S’il y a de l’espoir, il réside dans le fait que le monde a convenu de renforcer le cadre pour l’action future. Mais c’est maintenant qu’il faut agir. Suivant les paroles de la délégation des Philippines frappées par les ouragans : "Si ce n’est pas nous, qui alors ? Si ce n’est pas le moment, quand alors ? Si ce n’est pas ici, où alors ?"

Notre Terre n°41 - juillet 2013

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