Un an d’échec politique

Publié le : , par  Morgane

Éditorial de Sunita Narain

Down To Earth, 1-15 janvier 2013
Traductions : Aurélie Marc, stagiaire au Crisla

La dernière image qu’on garde de l’année 2012 est celle de manifestants envahissant le bastion de Delhi, outrés par le viol brutal d’une jeune fille et par la culture de violence faite aux femmes. Cette colère émanant de la classe moyenne éduquée, en majorité de jeunes femmes, était spontanée et sans réel dirigeant. Mais à mesure que l’année avance, il nous faut réfléchir à la réponse qu’apporte le gouvernement à cette manifestation, entre autres. Il faut que nous sachions si le gouvernement indien a la moindre idée de ce qui se passe juste sous son nez, et sur son territoire.

Dans ce cas, dès le premier jour, le peuple s’était réuni, pacifiquement mais avec résolution, pour exprimer sa colère. La classe moyenne éduquée eut la naïveté et l’ignorance de croire qu’on autoriserait la manifestation à se rendre jusqu’au grand palais présidentiel, symbole de pouvoir et de compassion à leurs yeux. Mais le gouvernement a réagi alors avec horreur. Des canons à eau et des gaz lacrymogènes furent utilisés pour calmer la manifestation. Le lendemain, le nombre de protestataires s’était multiplié, les réseaux sociaux s’étaient chargés d’appeler à un rassemblement et la compassion pour la jeune victime s’était transformée en colère contre cet état sans cœur. Tout n’était pas encore perdu. Et le jour suivant, au début, le rassemblement de manifestants resta pacifique. Mais comme cela peut arriver dans de telles situations, quelque chose (ou quelques vauriens) provoqua la foule. Le mouvement devint menaçant. A partir de là, une pluie de gaz lacrymogènes s’abattit sur la foule ; les écrans de télévision montrèrent des images de violences policières où des policiers battaient des manifestants, y compris des jeunes femmes, avec des matraques.

Face à cela, les politiques les plus hauts placés sont restés absolument silencieux. Personne n’a pris la peine de descendre dans la rue parmi la foule, et de tenir le mégaphone pour partager la douleur du peuple. Personne n’est venu expliquer que, bien entendu, le gouvernement prendrait les mesures nécessaires pour accélérer la condamnation de ces ignobles violeurs et pour renforcer la sécurité en ville ; et qu’avec ces mesures le peuple se sentirait en sécurité. Au lieu de cela, les hommes politiques et les bureaucrates ont préféré rester cachés derrière leurs épais murs de sécurité. L’ironie de la situation était visible par tous. Le sentiment de dégoût grandit.

Pour faire amende honorable, Sonia Gandhi, présidente de l’UPA (Alliance progressiste unie) et son héritier Rahul Gandhi décidèrent de rencontrer quelques "représentants" afin de les convaincre des intentions du gouvernement.

Mais le fait est que ce "mouvement" (faute de trouver un autre terme) n’a aucun représentant. Il est sans leader. C’est simplement un rassemblement de personnes animées par la même colère. Il fallait donc s’adresser à tous, et pas seulement à quelques-uns.

Le ministre des affaires intérieures (dont dépend la police de la capitale) envenima encore les choses en disant que s’il avait "parlé à cette foule disparate, la prochaine fois, on demanderait au gouvernement de discuter avec les insurgés maoïstes", assimilant ainsi d’ordinaires citoyens urbains en colère à de violents séparatistes. Cela révèle clairement à quel point le gouvernement est démuni, infortuné et a perdu le contact avec son propre peuple.

Ce n’était pas la première et la dernière fois que cela s’était produit l’an dernier. Prenez le cas de la manifestation contre la centrale nucléaire de Kudankulam. Alors que le projet de centrale allait passer en commission, des contestataires avaient mis en place un blocus et organisé des manifestations et des rassemblements pour dire combien ils étaient convaincus que la centrale était un danger pour leur vie et leurs moyens de subsistance en tant que pêcheurs.

Dans cette affaire, contrairement aux contestataires de Delhi issus de la classe moyenne, ce sont les personnes vivant de la pêche qui mènent campagne. Ils ont vu ce qui s’était passé à Fukushima sur leurs écrans de télévision, qu’ils aient tort ou raison, ces citoyens indiens ordinaires sont convaincus des dangers de l’énergie nucléaire. Ils ont besoin de réponses. Ils ont besoin de garanties de la part de leurs dirigeants.

Mais à la place, ils ont obtenu en premier lieu du dédain : que peuvent bien comprendre ces illettrés au domaine complexe du nucléaire ? Puis du mépris : les scientifiques envoyés pour examiner la question de la sécurité étaient nettement en faveur du nucléaire. Et enfin du rejet : le gouvernement décida d’ignorer ce mouvement comme étant financé par des fonds étrangers.

Quand il fut avéré que tout cela ne fonctionnait pas, la réponse fut l’intervention brutale de la police. Aucun dirigeant ne fut en mesure de parler à son propre peuple pour lui expliquer les dangers et les dispositions mises en place pour assurer la sécurité de la centrale. Et même aujourd’hui, alors que la centrale nucléaire est à mille lieues d’être dans une situation critique, la contestation continue de frémir.

Mais ces manifestations en disent beaucoup plus. Nous devons craindre de perdre le fil. Le fait est qu’à chacun de ces mouvements (valide, exagéré ou issu d’une émotion) émergent des questions qui ont besoin de réponses. Et l’échec en la matière nous rongera de l’intérieur, et corrompra l’essence même du pays.

D’un côté, la gouvernance en place tombe en miettes. Ses capacités à faire des recherches, à se renseigner et donc, à assurer au peuple qu’il protègera les plus faibles, sont inadéquates. Nos institutions de régulation ont été démantelées et mutilées à un tel point qu’elles n’ont plus aucune crédibilité. Elles ne sont pas en mesure de produire des estimations de sécurité indépendantes ni d’apporter les changements nécessaires afin de rétablir la confiance et assurer que tout va bien.

D’autre part, nos dirigeants politiques sont en train de perdre leur capacité à faire face à ce même peuple qui l’a élu et ainsi amené au pouvoir. Ils n’arrivent pas à se lever et à prendre la parole. Et à chaque fois qu’ils perdent le contact avec le peuple, ils se complaisent encore plus dans leur cocon et s’isolent davantage. Et chaque fois, le peuple perd la foi qu’il avait dans l’ordre politique en place : la classe moyenne urbaine épouse la cause du fascisme et les pauvres s’allient contre l’état. C’est de mauvaise augure.

Notre Terre n°41 - juillet 2013

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