Aux prises avec une récolte exceptionnelle Burdened with bumper crop

Publié le : , par  Morgane

Approvisionnement défectueux, intrants agricoles de plus en plus coûteux poussent les agriculteurs du Bengale Occidental au suicide.

SAYANTAN BERA, Down to Earth, 16-29 février 2012

Connu depuis longtemps comme un état favorable aux paysans, le Bengale occidental fait maintenant la une à cause du grand nombre de suicide chez les paysans. 31 agriculteurs, ainsi que des ouvriers agricoles sans terres et des petits commerçants de produits agricoles, se sont suicidés entre octobre et janvier l’année dernière.

Vingt et un des 31 décès ont eu lieu dans la région de Burdwan, grenier à riz de l’Etat. C’est sans doute une raison qui explique que la vague de suicides a attiré autant d’attention. Sinon, comment peut-on justifier le fait que, malgré une moyenne de 1.200 suicides de paysans par an dans le passé, ces quinze dernières années, les médias ont rarement parlé de ces décès et la question n’a jamais suscité de débat politique. Pour la seule année 2010, d’après le National Crime Record Bureau, dans cet État, 993 agriculteurs se sont suicidés ( voir tableau
« suicide d’agriculteurs en Inde » en fin).

Le premier ministre, Mamata Banerjee, a démenti les informations sur les décès d’agriculteurs comme étant des « mensonges » propagés par l’opposition pour dénigrer ses huit mois de gouvernement. Mais le Congrès, partenaire de la coalition, est d’accord avec les partis d’opposition de gauche. Ceux-ci reprochent à un système d’approvisionnement défectueux, introduit par son gouvernement pour cette saison agricole, d’être responsable du désordre dans le plus grand état producteur de riz du pays.

Cependant, une visite de Down to Earth à Burdwan, révèle un malaise plus profond. Des agriculteurs se sont suicidés malgré une récolte exceptionnelle. La plupart des agriculteurs de la région sont de grands propriétaires de fermes de un à cinq hectares. Avec des rendements supérieurs à trois tonnes par hectare, le district surpasse constamment la moyenne nationale de 2,1 tonnes. Les agriculteurs disent que la récolte supérieure à la moyenne conduit à l’effondrement du marché ; les prix du riz non décortiqué ont plongé en dessous du prix de soutien minimum (MSP), le prix plancher décidé par l’État Central.

Les agences d’approvisionnement qui achètent des produits au prix plancher offrent seulement une aide marginale, trop faible pour résoudre les multiples problèmes des agriculteurs : des dettes s’accumulant depuis les saisons précédentes, l’augmentation du coût des intrants agricoles et des dépenses de main-d’œuvre. Une étude des paysans de Burdwan montre que le prix plancher du riz a augmenté de 30% par quintal (100kg), alors que le coût des intrants agricoles a presque doublé (voir le tableau de « l’analyse des coûts par les agriculteurs de Burdwan » page 13). Cette augmentation est due à la hausse du prix des engrais, aux frais élevés pour la location d’un tracteur car le prix du diesel a grimpé, et à l’augmentation des salaires journaliers, suite à l’introduction des régimes de garantie de l’emploi », explique Ashok Ray, un agriculteur de Golsi-II block.

« Je n’ai jamais dépendu des agences d’approvisionnement pour la vente de riz, » explique Anil Ghosh, un autre agriculteur du lieu. « Mais cette année, avec des commerçants qui offrent des prix scandaleusement bas, j’ai dû faire des démarches auprès du gouvernement pour qu’il couvre au moins les coûts, mais en vain ».

Madan Ghosh, président du CPI (M) explique que : « Au cours des années précédentes, outre les moulins à riz, les coopératives d’état, les femmes des groupes d’entraide et l’Agence d’État pour les produits de base pouvaient se procurer du riz. Mais cette année, tout le marché passe par les moulins. Ce système se heurte à des retards et les agriculteurs n’ont aucun autre choix que de vendre dans la détresse ». Pour bénéficier de prix plancher, un agriculteur doit obtenir un certificat de son panchayat, récupérer un jeton du bureau en charge du développement, puis contacter les moulins. Même après la récolte, les agriculteurs sont payés en chèques postdatés, ce qui accroît leur dépendance.

Par exemple, Anil Ghosh a vendu 50 sacs (3000kg) de riz en janvier. On lui a donné un chèque qu’il ne pouvait encaisser qu’au mois de mars. « Comment vais-je financer ma culture de boro et de riz d’été sans argent ? » se demande t-il. La préparation de la culture de boro, de courte durée, à forte intensité d’ intrants, commence vers la fin de l’hiver. Environ 30 pour cent d’agriculteurs de la région ont décidé d’abandonner cette saison de boro car ils n’ont pas d’argent pour investir. En effet, nombreux sont ceux qui sont pris dans la spirale de la dette.

Sushanto Ghosh était l’un de ces agriculteurs. Le 18 janvier, de désespoir, il a consommé des pesticides et il est mort trois jours plus tard. Au cours de ces deux dernières années, cet agriculteur de 34 ans avait vendu un hectare de terre pour payer ses dettes. En cette saison karif, il a récolté 900 kg sur le demi-hectare restant, mais il a dû vendre le riz à perte. Il a laissé une dette de 80 000 Rs derrière lui auprès de la banque et des coopératives et 220 000 Rs auprès des prêteurs.
« La plupart des prêteurs font 5 pour cent de taux d’intérêt par mois (60 pour cent par an). Presque personne n’est disposé à nous prêter de l’argent cette année, dans la mesure où nous sommes incapables de vendre nos produits », déclare Uttam Majumdar, un autre agriculteur dont la dette dépasse 200 000 Rs. Majumdar et son frère ont vendu 90 tonnes au prix minimum mais n’ont pas encore reçu le paiement. Les propriétaires de moulins à riz, désignés pour les achats se plaignent que le gouvernement de l’état ne les a pas payés, et donc signent des chèques postdatés.

Avec 150 millions de tonnes, la récolte de riz 2011 a donné une quantité supérieure à la moyenne du Bengale occidental, en hausse par rapport aux 130 millions de tonnes de 2010. Jusqu’en janvier, les agences du gouvernement de l’État s’étaient procuré 416 000 tonnes ; l’objectif est de se procurer deux millions de tonnes ; bien qu’il soit le plus grand producteur de riz, le Bengale occidental contribue pour quatre à cinq pour cent à la réserve fédérale, tandis que le Penjab et l’Andra Pradesh contribuent pour plus de 50 pour cent.

Tendance inquiétante

D’après l’enquête sur l’évaluation de la situation par le National Sample Survey, faite en 2003, presque 50 pour cent de ménages d’agriculteurs de l’ouest du Bengale étaient endettés ; 42 pour cent de leur prêts venaient de commerçants et des usuriers. Le sondage a également révélé que le pourcentage de ménages agricoles qui « n’aimaient pas l’agriculture car elle n’était pas rentable » était le plus élevé du pays au Bengale occidental.

« Dans d’autres états comme le Maharastra ou l’Andra Pradesh où un grand nombre de suicide ont eu lieu, les agriculteurs font des cultures de rente », explique Subhanil Chowdury, de l’Institut d’Études du Développement à Calcuta. « Mais une telle tendance est préoccupante pour le Bengale occidental, qui développe principalement les cultures vivrières ».

Selon Madhura Swaminathan, économiste à l’Indian Statistical Institute, de Calcutta, « une bonne récolte ne se traduit pas automatiquement par des revenus agricoles élevés. Les prix des intrants ont augmenté et le secteur informel a pris le relais des banques quand il s’agit de fournir du crédit pour les cultures ». La commission des coûts et des prix agricoles (ACCP) devrait réviser le prix minimum en se fondant sur une évaluation réaliste des coûts. Par exemple, ajoute t-elle, la commission suppose que le coût du crédit est entre 10 et 12 pour cent, alors qu’en réalité il est beaucoup plus élevé. Le gouvernement suit de près la production globale, mais pas le revenu des ménages agricoles. Les données aideront à formuler des politiques de prix réalistes, de meilleures pratiques culturales et d’utilisation des terres, ajoute t-elle. En 2006, la commission nationale sur les agriculteurs, présidée par MS Swaminathan, a recommandé la fixation du prix plancher à 50 pour cent au-dessus des coûts.

En revanche, la commission a fixé le prix plancher à 1080 Rs le kg : une marge brute de seulement 15 pour cent par rapport à ses propres estimations de coût de production et de commercialisation du riz estimés à 917 Rs par kg. Mais les producteurs de riz du Bengale occidental n’ont pas obtenu ces 15% de marge.

États Total des suicides d’agriculteurs entre 1995 et 2010
Moyenne des décès par an

Maharashtra : 50 481 / 3 155
Madhya Pradesh and Chhattisgarh : 41 062 / 2 566
Karnataka  : 35 053 / 2 190
Andhra Pradesh  : 31 120 / 1 945
West Bengal : 19 328 / 1 208
Kerala : 18 904 / 1 181
Tamil Nadu : 14 864 / 929
Uttar Pradesh : 9 368 / 586
Inde  : 256 913 / 16 057

Source : National Crime Records Bureau, Accidental Deaths and Suicides in India, 1995-2010.

Notre Terre n°39 - juillet 2012

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