Quand le business règne dans nos cuisines

Publié le : , par  Morgane

Sunita Narain

15 juin 2011

Une fois de plus, un vent de panique souffle sur la sécurité alimentaire.
La bactérie E- coli a frappé l’Allemagne, 25 personnes sont mortes, et à ce jour, 2.300 autres sont affectées par cette bactérie.

Les inspecteurs allemands ont fait deux erreurs en voulant trouver la source de la contamination – accusant tout d’abord les concombres espagnols, puis les pousses de graines germées bios – sans découverte capitale.

L’investigation ne mène nulle part, parce qu’on refuse de chercher là où il y a matière. Le fait est que quelque chose ne va pas du tout dans la manière dont le monde produit sa nourriture et encore plus dans la manière de gérer les règlements sanitaires.

Revenons sur les dernières peurs alimentaires pour mieux comprendre les crises et les réponses apportées.

En 2005, la grippe aviaire avait frappé les poulets. Le monde s’est déchaîné, tuant les poulets et les oiseaux sauvages pour empêcher le virus de se développer dans un monde interconnecté mais personne n’a ciblé le vrai problème – la nature du système mondial de production de poulets, qui est très intégré verticalement, mondialisé et produit des poulets industriels, pas de la nourriture. Les entreprises s’efforcent d’atteindre des coûts de production les plus bas possibles, parce que l’agrobusiness exige de se développer à grande échelle, au niveau mondial. En conséquence, il est largement admis que ces pratiques d’élevage industriel peuvent conduire à des maladies chez les poulets, ainsi, les consommateurs sont vulnérables face à des virus mutants. Ceci est une vérité qui dérange.
Comment le monde a-t-il réagi ? On s’en est pris à l’élevage de poulets de basse-cour. Sous la pression des autorités sanitaires internationales, le Vietnam est allé jusqu’à demander à son peuple de se convertir aux méthodes d’élevage industriel. L’ironie, c’est qu’au nom d’une alimentation hygiénique, le monde finit par promouvoir le business lui-même qui est à l’origine du choc et de la honte.
Passons à 2009, lorsque la deuxième panique alimentaire a touché le monde entier : la grippe A (le virus H1N1) appelé jusque là la grippe porcine. A travers le monde en voie de développement, les cochons, source de nourriture importante pour les pauvres, ont été abattus. Mais les usines productrices de viande de porc, dirigées par des géants de l’alimentation, ne furent pas accusées pour leurs pratiques à l’origine d’intoxications. Les usines modernes utilisent toutes sortes de produits allant des antibiotiques aux hormones, médicaments et vaccins pour faire pousser les cochons entassés dans un environnement malsain. La nature de ce business n’a pas été remise en question. Pire que cela, la crise alimentaire a permis au gros business d’augmenter encore davantage son emprise sur cette production porcine lucrative. Les fermes familiales ont dû cesser leur activité du fait des règles de sécurité beaucoup plus sévères et du coût du suivi.

En 2008, la Chine a été affectée par le lait contaminé à la mélanine qui a tué des bébés. L’année suivante, les USA le furent par la salmonelle contenue dans des marques très populaires de beurre de cacahuètes. La nourriture devient un business dangereux. La panique occasionnée par E-coli, limitée à la région de Hambourg, a touché les fermiers et affolé les consommateurs à travers toute l’Europe. La raison est que l’alimentation ne dépend plus d’un système local ou national, les aliments peuvent être produits dans un endroit, empaquetés dans un autre pays, conduits par bateau dans un autre pays pour y être transformés, puis arriver sur les rayons des supermarchés n’importe où sur le globe. Il s’agit d’un business anonyme sur une grande échelle, donc profitable.

Le monde ne peut plus se défaire de ce modèle où l’on déverse de vastes quantités de produits alimentaires au coût le plus bas possible. Les industriels n’ont que faire du risque d’atteinte à la santé publique. Ce qui est pire, c’est que toute la réglementation concernant les produits alimentaires, visant à assurer la sécurité environnementale et la santé de la population, finit par promouvoir un modèle de production fondamentalement vicié et qui peut être fatal. Le problème est que l’on a élaboré des règles pour l’alimentation comme s’il s’agissait d’un quelconque produit industriel, on met l’accent sur de bonnes pratiques au cours de la production, en améliorant les conditions d’hygiène, en portant des vêtements blancs et des filets sur les cheveux, en nettoyant les sols à fond et en utilisant des emballages en plastique. Ceci aboutit à l’exclusion des petits producteurs et des vendeurs locaux. Ils ne peuvent faire face financièrement avec des équipements trop lourds pour répondre aux normes, aux contrôles, et certifications. Ainsi, la production de mauvaise qualité prospère, et la santé en fait les frais.

Comment faudrait-il procéder ? L’alimentation de mauvaise qualité, produite en masse qui contraint les paysans à rogner sur les coûts, à pratiquer une agriculture intensive, ne risque pas de nous assurer une bonne santé. Pour assurer la sécurité sanitaire, il faut des règlements qui considèrent la nourriture en tant que telle , et non comme un business. Il faudrait établir des directives qui incitent à produire des aliments naturels, localement, par de petits producteurs. Cela signifie aussi qu’en tant que consommateurs, il nous faudra dépenser plus ou subventionner les paysans pour qu’ils produisent des aliments de qualité, bons pour la santé. Cette idée se développe peut-être pour la première fois, même aux USA, la Mecque de l’agrobusiness. Dans un article publié récemment dans « Science », des chercheurs de renom ont indiqué que les USA doivent transformer leur agriculture qui est devenue destructrice environnementalement et socialement. Mais ils ne peuvent le faire qu’en transformant leurs politiques, en particulier celle qui récompense l’agrobusiness concentré qui pousse à produire en masse et à bas prix de la nourriture, des aliments du bétail, des fibres textiles et des agro-carburants. Ceci demande de revenir à la case départ, et investir de nouveau dans des modèles de production agricole qui mettent en avant l’intérêt de la population et la bonne utilisation des fonds publics.

J’écris cet article en étant conscient qu’en Inde, nous nous laissons gagner par cette définition de l’alimentation, sous couvert de modernité, qui nous invite à abandonner notre culture basée sur une production locale, une cuisine maison, et une alimentation de saison. Ce n’est pas un hasard, c’est une stratégie délibérée, en vue de nous séduire pour faire partie de cet agrobusiness qui vise les profits, au détriment de notre santé.

Traductions de Cédric Labry, stagiaire au Crisla

Notre Terre n°38 - nov. 2011

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