L’eau contre l’industrie. La question ne devrait même pas se poser Water vs industry : where is the question ?

Publié le : , par  Morgane

Sunita Narain, Down To Earth, Feb 1-15 2011

Quelques centaines de personnes, des femmes et des hommes, se sont rassemblées sur la colline. Je voyais que beaucoup plus encore se traînaient jusqu’au sommet. Leurs visages étaient résolus. Je leur demandais pourquoi ils s’opposaient à la cimenterie. Leur réponse était simple : « On ne peut pas manger le ciment ». J’ai répliqué « Mais l’usine vous offrira des emplois et vous amènera de la prospérité ». Cette fois la réponse avait une pointe d’agacement : « Nous avons nos champs et maintenant avec l’eau dans le réservoir nous avons une bonne productivité. On est pas riches comme vous, mais on a à manger ». J’ai insisté « Mais on ne vous a pas pris vos terres pour construire cette usine. Le gouvernement affirme qu’il a seulement mis à disposition des pâturages villageois et des friches pour construire l’usine ». Une bouffée de rage montait en eux. « Vous voyez l’eau en face de vous ? » J’ai jeté un coup d’œil sur la masse d’eau qui s’étendait à perte de vue. « Ce réservoir a été construit il y a quelques années par le gouvernement. Cela a changé nos vies tout comme nos champs, qui avant donnaient une récolte par an et maintenant deux et même trois. Maintenant le gouvernement a donné cette eau à l’usine. Nous ne le permettrons pas ».

Bientôt on entend des cris de partout : « On se battra jusqu’à la mort pour empêcher que cette usine soit construite ». Depuis la colline je voyais comment on était en train de poser les fondements de l’usine. C’était au milieu du lac, ses murs marquant la limite s’étendaient dans l’eau.

Comment a-t-on pu en arriver là ? L’usine qui devra produire 1.91 millions de tonnes de ciment par ans à l’aide de coke et des centrales électriques, construite par Nirma, une compagnie spécialisée dans les détergents, se trouve à Bhavnagar dans le district du Gujarat. Les terres attribuées à l’usine par le gouvernement de l’État sont classées comme friches et pâturages dans le cadastre. Donc quand la Cour suprême du Gujarat a considéré la pétition des paysans, le gouvernement a expliqué que comme ces terres n’étaient pas classées comme étendues d’eau il avait le droit de les mettre à disposition de l’industrie. Aucune protection n’était nécessaire, car théoriquement il n’y avait pas d’étendue d’eau sur ces terres.

Pourquoi ? Il y a une dizaine d’années, cette région au bord de la Mer d’Arabie avait des problèmes. L’agriculture se trouvait dans une situation critique et les paysans étaient pauvres. Tous les ans quand les paysans creusaient le sol à la recherche d’eau, la mer s’infiltrait sous les terres. En peu de temps les puits se sont transformé en salines. Les récoltes se desséchaient et même les noix de coco ont rétréci.

Une grande idée est venue à l’esprit du gouvernement de l’État à l’époque. Pourquoi ne pas stocker l’eau des rivières qui se déverse dans la mer en créant des réservoirs qui contrôleraient l’avance de salinité et assureraient également l’irrigation des cultures.

En 1999 le préfet de Bhavnagar a attribué les terres classées comme friches et des pâturages à l’ingénieur du service de contrôle de salinité pour y construire le réservoir sur le Shensuri. En 2000, un barrage de terre de 1630 mètres a été construit. Le barrage a submergé 319 hectares. Un réservoir a été construit, mais l’utilisation des terres n’a pas été modifiée dans les cartes du gouvernement. Le réservoir a changé des vies. Ensuite trois autres réservoirs ont été construits – Kalsar, Nikol et Malan. L’eau s’étale sur près de 40 km le long de la côte, faisant une barrière entre les terres et la mer.

Le barrage est si important pour les gens qu’ils ont même investi avec leurs propres moyens dans les réparations et son renforcement. Il y a quelques mois les gens ont payé volontiers pour poser une canalisation sur plus d’un kilomètre reliant les barrages pour que le déversoir d’un lac puisse être canalisé dans un autre. Ils protègent les bassins versants et ont également construit des barrages de contrôle sur des rivières qui alimentent les réservoirs. Le résultat est visible pour tous.

Lors de ma visite mi-décembre, c’est-à-dire après les moussons, le réservoir était plein jusqu’au bord. Maintenant clôtures ont été tirés pour protéger cette source.

Tout d’abord le gouvernement de l’État et l’industrie niaient la présence d’eau. L’étude sur l’impact environnemental qui autorise ce projet, affirme que l’usine se trouve sur des terres arides. Elle ne mentionne pas les rivières qui entourent le site et alimentent le réservoir. Elle ne prend même pas en compte les barrages de contrôle que la compagnie a saccagé.
Plus tard, quand l’existence de l’étendue d’eau a été établie grâce aux images satellites, il a fallu trouver une solution.
A la Cour suprême on a dit d’aux paysans que l’eau resterait, mais seulement s’ils acceptaient un partage – quelques centaines hectares leur seraient rendues pour l’irrigation. Par contre ils devraient abandonner le reste, où l’usine sera bâtie. Maintenant les paysans courent à droite et à gauche expliquant qu’un ensemble hydraulique est une structure avec le bassin versant qui est la tête et l’eau qui est le corps. Si on sépare les deux elle meurt. Les paysans rappellent aussi que la cimenterie va tirer ses matières premières du calcaire du bassin versant des mêmes réservoirs. Personne n’a demandé une étude sur l’impact de cette exploitation, quand la permission a été donnée à l’usine.

Qui écoutera leurs appels ?
Va-t-on permettre la désacralisation de l’eau et de la vie qu’elle nous offre ? Va-t-on permettre que le droit à une ressource en eau publique soit violée ? Soyons clairs, ceci est un combat pour la vie.

Traduction : Cédric Labry, stagiaire au Crisla

Notre Terre n°37 - juin 2011

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