Un modèle différent de gestion des déchets

Publié le : , par  Morgane

Sunita NARAIN, « A different waste model », in Down To Earth, 15 juin 2010.

L’Inde doit-elle importer et retraiter les montagnes croissantes de débris et de déchets toxiques du monde ? Capitaliser sur le fait que les pays riches ont besoin de moyens moins coûteux et plus efficaces pour traiter leurs déchets de toutes sortes, allant de l’électronique au médical, doit-il être considéré comme une opportunité pour nous de faire des affaires ? Pouvons-nous gérer les déchets des autres, alors même que nous luttons et échouons à traiter nos propres amas de détritus ?

On ne peut nier l’argument selon lequel l’activité de recyclage est bonne pour l’environnement. L’industrie indienne du ciment diminue ses dépenses énergétiques et ses émissions de dioxyde de carbone en utilisant davantage les scories et résidus des centrales thermoélectriques. L’industrie mondiale de l’acier a diminué ses émissions en utilisant dans ses usines l’acier recyclé. De la même manière, l’industrie du papier diminue ses émissions en recyclant le papier usagé dans la confection du nouveau papier. Dans le monde, la rareté croissante des matériaux et de l’énergie et la réutilisation de ces matériaux seront décisifs, voire même essentiels.

Mais la question demeure de savoir comment ce marché du recyclage sera organisé. Les conditions de travail dans les zones de démantèlement des bateaux à Alang au Gujarat sont toujours terribles. Le cas récent des déchets radioactifs dans le quartier des recycleurs de Mayapuri à Delhi doit nous enseigner une ou deux leçons sur les dangers liés à la manière dont ce « business » sale est géré.

Reste cette question : la solution réside-t-elle dans l’organisation et la régulation de ce commerce ? Cela marchera-t-il ? Après tout, la raison pour laquelle les déchets sont recyclés par les plus pauvres du monde et les plus pauvres de nos pays est que ces déchets ont une valeur. Et ils savent les traiter efficacement et à faible coût. Les grandes entreprises peuvent-elles reproduire cette réussite ? Ces questions doivent être discutées et résolues avant que nous ne devenions la destination mondiale préférée des déchets.

Prenons le cas des déchets électroniques. D’après les estimations de l’industrie, l’Inde en produit environ 400 000 tonnes chaque année, des ordinateurs aux Fax en passant par les téléphones portables. Mais cela ne nous empêche pas de vouloir également importer les déchets des autres. Mes collègues faisant des recherches sur ce sujet ont découvert que les accords de libre échange, actuellement négociés avec l’Union européenne et le Japon, par exemple, incluent des dispositions permettant à ces pays de déverser leurs déchets électroniques en Inde (Cf. « IT’s underbelly », Down To Earth, 31 mai 2010). Tout cela au nom du commerce.
Actuellement, les petites entreprises informelles dominent le marché. Elles peuvent fournir de la valeur à chaque client, les déchets deviennent donc une ressource ; cela est possible parce qu’elles travaillent dans les pires conditions de sécurité et environnementales. Nous avons trouvé des ateliers de retraitement de nos déchets fonctionnant dans des habitations où les personnes tout comme l’environnement sont exposés à des produits toxiques dangereux.

Le Gouvernement dit que la prochaine étape consiste à réguler ce marché et à le transformer en une opération moderne et propre. Le projet de réglementation du traitement des déchets électroniques est fondé sur ce principe : un producteur d’ordinateurs ou d’autres déchets électroniques doit les récupérer à la fin de la vie du produit, tandis que les recycleurs devront être enregistrés auprès du Gouvernement pour assurer leur conformité.

Mais ce modèle de marché sale organisé n’est pas ce qu’il parait. L’enquête de mes collègues les a conduit à la première entreprise agréée pour importer des déchets électroniques en vue de leur recyclage dans une usine moderne de la ville de Roorkee. Ils ont découvert, par un travail d’investigation caché, que l’entreprise gère une affaire florissante, non pas en recyclant les déchets importés mais en les revendant sur le marché indien, si le prix est intéressant. Tout, des ordinateurs aux fax, était disponible.

On peut prétendre que cela n’est pas un problème. Nous sommes un pays spécialisé dans le commerce de seconde main, nous sommes donc juste des marchés pour les biens rejetés par les autres. En termes environnementaux, allonger la durée de vie d’un produit ne peut pas être mauvais.

Mais ce n’est pas sous ces conditions que l’entreprise avait reçu le permis d’opérer. Le fait est que ce marché organisé pourrait bien devenir le biais par lequel de plus en plus de déchets seront importés dans le pays, déchets qui seront alors toujours externalisés pour leur retraitement auprès des plus pauvres et des moins organisés. Après tout, le coût de la pollution doit être ignoré si l’on veut conserver notre avantage compétitif sur le marché des déchets.

En d’autres termes, nous devons repenser le modèle de l’industrie des déchets ; comme je l’ai dit précédemment, nous nous noyons sous les déchets toxiques du monde.

Nous devons réfléchir à comment bâtir un nouveau modèle pour les gestionnaires de déchets. Au lieu de penser à remplacer les petits et peu-coûteux ramasseurs de déchets par de grandes entreprises, nous devons voir comment les politiques peuvent légaliser, réguler et même payer pour que ce commerce ait lieu, non pas hors de notre vue mais sous nos nez. Plus important encore, nous devons réfléchir à comment chaque entreprise et chaque consommateur doit payer le prix du recyclage et de la destruction, afin que nous commencions à porter le poids du nettoyage de tous ces déchets que nous créons par notre consommation. Cela nous forcera à commencer à payer le prix réel de la destruction des déchets. Si nous devons payer plus pour jeter, nous apprendrons aussi à jeter moins. Voilà la voie du futur commerce des déchets. Loin de l’actuel « consommer-jeter-et-oublier ».

Traduction : Valérie Fernando, volontaire Ritimo en Inde

Notre Terre n°35 - sept. 2010

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