Conversation aux toilettes

Publié le : , par  Morgane

Aparna PALLAVI, « Toilet talk », Down To Earth, 15 Janvier 2010

Un village du Vidarbha innove avec des toilettes où les femmes conversent librement
Aparna PALLAVI

Il aura fallu une échauffourée avec les villageois pour que le « block development officer » (agent de développement de bloc) du teshil de Mahkar dans le district de Buldhana comprenne pourquoi les toilettes communautaires ne rencontraient pas de succès dans le Vidarbha rural (Maharashtra). Deux ans auparavant, quand l’agent nouvellement nommé Rajendra Patil a tenté de réintroduire les toilettes communautaires dans le village de Deulgaon au Mali, les habitants lui ont carrément dit non. Tout ce qu’ils voulaient était un mur pour protéger la partie de terrain que les femmes utilisaient en guise de toilettes.

Un mur assurerait certes une certaine intimité mais pas l’hygiène. « Quand j’ai refusé de financer le mur, les villageois et moi avons eu une grande altercation », se souvient Patil. « J’ai dû quitter le village en mauvais termes ».

Après que les esprits se soient calmés, les habitants ont expliqué à Patil pourquoi ils pensaient que des toilettes conventionnelles ne fonctionneraient pas. Les femmes des villages, a expliqué Sangita Gore, une habitante, vont faire leurs besoins en groupe, en partie pour leur sécurité afin de se protéger des animaux sauvages et en partie parce que c’est une occasion pour ces femmes très occupées de socialiser avec des voisins distants. Dans la brousse elles trouvent l’intimité tout en maintenant le contact avec les autres. Mais des toilettes fermées les coupent des autres femmes. « Nous nous sentons étouffées et nous avons peur », dit Gore : « Nous préférons être à l’air libre et en contact les unes avec les autres ».

Il y a trois ans, des toilettes communautaires ont été construites pour les femmes du village. Elles ont cessé de les utiliser après seulement deux mois.

Patil a saisi leur point de vue. Les deux parties se comprenant mutuellement, la discussion a pu se poursuivre librement. La solution a émergé sous la forme d’unités sanitaires qui permettent aux femmes de se voir et de s’entendre. Les nouvelles toilettes ont été construites en demi-cercle au lieu d’être alignées. Elles n’ont pas de portes parce que les femmes ne les utilisent pas. Les murs entre les cabinets ne sont élevés qu’à mi-hauteur de telle sorte que les femmes peuvent se voir et parler entre elles. Le complexe est protégé des regards extérieurs par un mur semi-circulaire couvrant l’entrée. Avec un réservoir central pour l’alimentation en eau plutôt que des robinets qui cessent généralement de fonctionner après un certain temps, un modèle durable et peu coûteux a été créé. L’eau est régulièrement pompée dans le réservoir central. Les excréments sont collectés dans un réservoir souterrain poreux où ils se décomposent naturellement.

Le modèle baptisé à moitié humoristiquement « Mahila Gappa Shauchalaya » (toilettes de conversation des femmes) a été un succès immédiat. « C’est une expérience sûre et propre », dit Kusum Bali. « Nous pouvons parler entre nous et il y a de l’air pur ». Le panchayat (organisation villageoise) a fait construire un chemin en dur vers les toilettes, il assure l’approvisionnement en eau 24 heures sur 24, l’électricité la nuit et une femme de ménage.

Deux autres toilettes similaires ont été construites dans le village. Les unes par le panchayat et les autres par les femmes. Des quatrièmes sont en construction. Chaque unité de 13 à 15 toilettes est utilisée quotidiennement par environ 300 femmes et enfants. D’après Patil, le nouveau modèle a d’autres avantages : il ne nécessite que la moitié de l’espace du modèle conventionnel et n’en coûte que les deux tiers, soit de 225 à 250.000 roupies (3460 à 3845 Euros).

Le village prévoit maintenant de construire des toilettes publiques pour les hommes. « Je ne pense pas que le modèle d’espace ouvert pour la discussion fonctionnera pour les hommes car ils n’ont pas l’habitude d’aller aux toilettes en groupes, mais le modèle semi-circulaire est utile. Tous les cabinets font face au réservoir central, donc les usagers n’ont pas besoin de porter des seaux d’eau le long d’une seule file », dit Kishore Gabhane, le chef du village. « Nous allons concevoir pour les hommes un mélange entre les toilettes conventionnelles et celles de conversation ».

Les toilettes ont éveillé beaucoup d’intérêts. Sadanand Koche, le « chief executive officer » du panchayat de district a déclaré que le projet serait répliqué dans tout le district. « Supreme Industries », une entreprise produisant des canalisations dans le district voisin de Jalgaon, prévoit de construire de telles toilettes dans le village de Gadegaon où elle possède une unité.

Cette réussite a permis de faire cesser la tendance à la négligence et à l’abandon des toilettes communautaires dans la région. Les agences gouvernementales pointaient du doigt le manque d’eau, d’entretien ou de volonté collective mais elles se sont toujours trompées. Comme l’explique aujourd’hui Gabhane, l’utilisation des toilettes dépend non seulement des équipements et de l’entretien mais aussi des pratiques des habitants. « Si les équipements ne sont pas adaptés aux pratiques, ils ne seront pas utilisés », dit-il.

Traduction : Valérie Fernando, volontaire Ritimo en Inde

Notre Terre n°34 - mai 2010

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