Les délices des légumes, une autre révolution verte Veggies delight

Publié le : , par  SCHMITT Odile

La demande croissante de légumes a ouvert une brèche rentable pour les petits agriculteurs. Déjà ébranlés par des sécheresses récurrentes et par la baisse de productivité des cultures de base, ils se tournent avec enthousiasme vers ces cultures de courte durée. En quelques années, l’Inde est devenue le deuxième plus grand producteur de légumes. Il s’agit d’une révolution verte que le gouvernement ne parraine pas. Cependant, avec des légumes qui sont devenus le moteur de la croissance, il ne peut plus se permettre de l’ignorer.

Richard MAHAPATRA ; Down To Earth, 1-15 avril 2013
http://www.downtoearth.org.in/content/veggies-delight

Traduction de Marie Legendre, stagiaire au Crisla

Ram Oraon plaint son grand-père pour sa santé fragile et une grande partie de sa vie passée à lutter contre la pauvreté. Il a vu ses deux frères mourir jeunes. « Ils ont toujours eu une mauvaise santé », raconte le fermier marginal de 60 ans venant de Malhan Bhuiyadih, un village près de Ranchi. Au fil des ans, Oraon a compris la raison des souffrances de sa famille. « Comme d’autres agriculteurs de mon village, mon grand-père cultivait du riz et des pommes de terre, et nous nourrissaient principalement de cela. Il n’a jamais vu les bénéfices des légumes et il n’était pas conscient de leurs avantages pour la santé », dit-il. Il a, malgré cela, corrigé sa trajectoire à la fin de sa vie. Il y a une dizaine d’années, il est passé aux cultures de base de légumes. « Maintenant, nous sommes en bonne santé et un peu plus riches », dit-il en exhibant un panier d’aubergines fraîchement cueillies dans sa ferme et une liasse de billets. Désormais, cela est vrai pour la plupart des familles dans le village de sa tribu.

Attirés par un marché des légumes en plein essor, les agriculteurs de Malhan Bhuiyadih et de plusieurs autres villages de Ranchi ont délaissé le riz et autres cultures de base pour cultiver les légumes verts. Le district fournit désormais les légumes au Bihar, au Bengale occidental, à l’Orissa et au Jharkhand, zones inondables, et a gagné nouveau surnom : le panier de légumes du Jharkhand.

« Par la culture des légumes, la population tribale ne fait pas seulement un beau bénéfice. Dernièrement, ils ont également commencé à introduire régulièrement les légumes verts, nutritifs, dans leur alimentation », explique Shivendra Kumar, directeur du Conseil Indien de la Recherche Agricole (ICAR) pour la région de l’est, à Patna. Ramesh Sharan, professeur d’économie à l’Université de Ranchi, déclare lui que les légumes sont la nouvelle économie de l’État, ravagé par la sécheresse.

Il y a environ une dizaine d’années, les agriculteurs de Malhan Bhuiyadih cultivaient 40 % de légumes et 60% de rizières. « Désormais, nous ne cultivons du riz que sur 20% de nos terres », affirme Haldar Mahto, le voisin d’Oraon. L’Étude Économique du Jharkhand montre que quelques 80.000 ha ont été mis en culture légumière durant la dernière décennie. En 2000, les légumes ont été cultivés sur 150.000 ha. Il y a également eu un changement radical dans la structure de l’emploi agricole. Alors qu’en 1983, la culture des légumes n’employait que très peu d’agriculteurs, elle emploie aujourd’hui 2,3 % des agriculteurs de l’Etat.

Des commerçants venant d’aussi loin que de Delhi affluent aux marchés hebdomadaires ruraux afin de se procurer des légumes. Pour exploiter le potentiel de cette nouvelle économie, les commerçants exigent un train spécial pour transporter les légumes vers des villes aussi lointaines que Bangalore et Mumbai.

L’Inde suit la trajectoire du Jharkhand dans la culture maraîchère. Les agriculteurs de tout le pays, en particulier ceux des régions sujettes à la sécheresse, s’intéressent au potentiel de la culture traditionnellement considérée comme plus risquée en raison d’un cycle plus court. Par cette évolution, ils ont fait gagner à l’Inde le statut de plus grand producteur de légumes du monde après la Chine.

Ce qui provoque le changement

La perception populaire est que les paysans sont passés à la culture des légumes uniquement ces quatre dernières années pour bénéficier de la hausse des prix. Mais la tendance existe en fait depuis près d’une décennie. Des états comme le Jharkhand, Jammu-et-Cachemire, Madhya Pradesh et Orissa qui connaissent des sécheresses fréquentes, ont connu les premiers ce changement important.

Ceux qui observent de près les paysans disent que ce changement est un mécanisme d’adaptation face à l’échec fréquent de la mousson et à la crise agraire en cours.

« Depuis 2000, la sécheresse a été habituelle dans plusieurs districts du Madhya Pradesh et de l’Uttar Pradesh. Ce sont les districts où la plupart des agriculteurs ont recours à la culture des légumes », explique Sanjay Singh, un travailleur social à Jhansi. En 2010, face à six années consécutives de sécheresse dans la région de Bundelkhand, le gouvernement du Madhya Pradesh a appelé à une session extraordinaire de l’Assemblée législative afin de discuter des façons de rendre l’agriculture rentable. Une des stratégies clés était d’augmenter la superficie de culture des légumes de 500.000 ha. En 2012-13, l’état a reçu un prix du Centre pour la plus forte croissance dans la production de légumes du pays.

« Les agriculteurs feront ce qui les aidera à gagner un peu plus », affirme Ajay Vir Jakhar, président de Bharat Krishak Samaj, une association d’agriculteurs. « Cultiver des légumes est la proposition disponible la plus rentable aujourd’hui, en particulier pour les petits agriculteurs marginaux. » Ce qui pousse également les agriculteurs à opter pour les légumes est la taille des exploitations qui se réduit. En 2010, une propriété agricole moyenne dans le pays avait une surface de 1,22 ha. Il y a 40 ans, c’était presque le double (2,28 ha). Les cultures de base comme le blé et le riz sont moins productives et donc moins rentables lorsqu’elles sont cultivées sur de petites exploitations. Dans une telle situation, un agriculteur ne peut augmenter son rendement que par l’utilisation d’intrants agricoles d’un coût élevé. En outre, les cultures céréalières exigent qu’une irrigation soit assurée. Étant donné que 60% des terres agricoles de l’Inde sont pluviales, les agriculteurs ne sont pas prêts à prendre le risque.
En 2007, le Conseil Indien pour la Recherche sur les Relations Économiques Internationales (ICRIER) a effectué une analyse coûts-bénéfices complète de la culture des légumes, parmi les autres produits horticoles. Il a trouvé que le passage à l’horticulture a été plus rapide au cours des dernières années en raison de la baisse des bénéfices liés aux céréales. Pour chaque unité investie dans les légumes le retour était presque double tandis que pour les céréales, ils n’étaient que de moitié. « Cela signifie qu’il est plus rentable de cultiver des fruits et des légumes plutôt que des céréales », conclut le rapport de l’ICRIER.

Changement de goût

Ce qui est arrivé opportunément au bon moment, c’est l’évolution des préférences alimentaires de la population. Les consommateurs préfèrent désormais les légumes et d’autres produits à haute valeur ajoutée, comme les fruits et les produits du bétail, aux céréales en raison de la hausse de leurs revenus et de l’évolution de leur mode de vie.

Des enquêtes périodiques du Bureau National des Sondages (NSSO) montrent une nette évolution des céréales vers les fruits et légumes et les produits de l’élevage et de la pêche. Ce sont les produits responsables de l’inflation élevée et persistante des prix alimentaires des cinq à sept dernières années. Déjà, leur part parmi tous les aliments consommés reste élevée : 47,4 % en 2007-08, contre 41,3 % en 1993-94 et 37,3 % en 1983-84. Entre 2005 et 2010, la seule consommation de légumes a augmenté de 30 % dans les zones urbaines et de 40 % dans les zones rurales.

"Le secteur agricole est en train de réagir au changement de modèle de consommation global", explique Mme Sandhu, directeur du Département de l’Agriculture à Punjab. Selon le Conseil National de l’Horticulture, les fruits et les légumes contribuent maintenant à plus de 30% de la valeur de la production agricole globale des états comme l’Himachal Pradesh, l’Orissa, le Bengale occidental, le Jammu-et-Cachemire, le Bihar et les états du nord-est.

Les petits paysans produisent 70% des légumes, alors qu’ils détiennent seulement 44% des terres agricoles.

Les données de l’emploi agricole montrent également que les agriculteurs préfèrent cultiver des légumes plutôt que d’autres cultures. Anjani Kumar du Centre National d’Économie Agricole et de Politiques de Recherche (NCAP) à New Delhi, affirme que si davantage de personnes travaillent dans l’agriculture, il y a également une importante diversification au sein du secteur. L’emploi dans les cultures de base a baissé et celui dans l’horticulture, qui comprend la culture de légumes, remonte. La part de l’horticulture dans l’emploi du secteur agricole a été de 1,9% jusqu’en 1993-1994. Il a atteint 3,5% en 2009-10, bien que ce fût une année de grande sécheresse. Cette année, on s’attend à augmenter sa part à cinq pour cent.

L’étude d’Anji Kumar montre que cette augmentation de la part est essentiellement due aux petits agriculteurs marginaux.

Une aubaine pour les petits agriculteurs marginaux

Consternés par la mousson irrégulière et par les rendements incertains des cultures de base, en particulier des rizières, les petits agriculteurs de tout le pays ont trouvé refuge dans la culture maraîchère.

Ils produisent 70% des légumes, alors qu’ils détiennent seulement 44% des terres agricoles, c’est ce que dit un rapport de la Commission du Groupe de Travail sur l’Horticulture.

Mahendra Dev, qui a étudié l’évolution de la répartition des cultures en Inde, explique cette anomalie. Les petits agriculteurs utilisent de plus en plus une partie de leurs terres pour les légumes puisque le calcul coûts-bénéfices leur est favorable. Le retour sur investissement sur les légumes est fréquent et plus encore que sur les fruits, l’autre production l’horticole rentable.

L’écologie et l’économie de la culture des légumes soutiennent cette transition. En moyenne, un agriculteur a besoin d’un mètre cube d’eau pour produire 330g de grains. La même quantité d’eau est suffisante pour faire pousser environ 18 kg de légumes. Par ailleurs, le riz prend plus de 100 jours pour mûrir et le rendement est incertain. Il exige également plus de terre pour une meilleure rentabilité. Les petits agriculteurs peuvent utiliser leurs petits lopins de terre afin d’avoir quatre à cinq récoltes de légumes par an.

Contrairement au prix des céréales qui est déterminé par les tendances du marché, « Nous dictons les prix des concombres et des tomates que nous cultivons », précise Haldar Mahto. Un agriculteur peut vendre ses récoltes sur le marché local chaque semaine. Dans la riziculture, ils devaient attendre près de quatre mois dans l’espoir de meilleurs revenus.

Il n’est guère étonnant que les légumes, en maraîchage, tirent désormais la croissance de l’agriculture du pays avec le bétail. Alors que la production de riz a connu une croissance négative dans les années 2000, les estimations de la Commission de Planification montrent que la croissance de la production de légumes a été constante : 0,49% en 2007-08, 1,69% en 2008-09 et 6,4% en 2010-11. En 2011-12 sa croissance a diminué à 3%. Elle était toutefois la plus élevée et trois fois supérieure à celle des fruits. Même si la surface de terre consacrée à la culture des légumes n’a pas été beaucoup étendue - 115 140 ha ont été mis en culture de légumes à travers le pays au cours des cinq dernières années - sa production a grimpé de 65% entre 2001 et 2011. Le rendement moyen par hectare a aussi augmenté, passant de 12,2 tonnes à 16,7 tonnes.

« La production de légumes est celle qui a la croissance la plus rapide parmi tous les secteurs de l’horticulture. C’est une tendance qui va décider de la croissance agricole dans son ensemble », explique Sanjeev Chopra, directeur de la Mission Nationale de l’Horticulture et co-secrétaire du Ministère de l’Agriculture. Le Gouvernement mise désormais sur les légumes pour atteindre l’objectif de croissance agricole de 4%, prévue par le douzième plan quinquennal.

Voir en ligne : http://www.downtoearth.org.in/conte...

Notre Terre n°42, Septembre 2013

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