La violence de la forêt : Concilier conservation et moyens de subsistance dans les mangroves des Sundarbans A violent forest

Publié le : , par  SCHMITT Odile

Le tigre des Sundarbans (Bengale Occidental) est à la fois vénéré et redouté comme mangeur d’hommes par les populations locales, tirant leurs maigres ressources de la mangrove. Les biologistes de la conservation doivent tenir compte de ces populations.

RISHI KUMAR SHARMA ; Down To Earth, 1-15 avril 2013
http://www.downtoearth.org.in/content/violent-forest

Traduction de Marie Legendre, stagiaire au Crisla

Après trois heures de croisière lente mais calme à travers les méandres des canaux fluviaux, le bateau de recherche atteignit finalement sa première halte de la journée. Au moment où je débarquai, la marée avait reflué, mettant à nu la vasière. J’ai pataugé sur près de 15 mètres, la boue jusqu’aux genoux, avant de pouvoir atteindre le sol relativement dur. Au loin, les périophtalmes omniprésents sautillaient sans but, tandis que les crabes violonistes couraient pour rejoindre leur trou. Maintenant un équilibre précaire, avec dans une main le matériel du piège photographique et dans l’autre un bâton, je n’avais que rarement l’occasion de regarder en arrière. Recouvert de pneumatophores pointus et bourdonnants de moustiques, la terre ferme m’offrit un peu de répit mais les mangroves sombres et denses à quelques mètres devant étaient envoûtantes.

Je m’attendais à ce que mes assistants de terrain récemment recrutés me suivent de près, mais quand je me suis finalement senti à l’aise et que j’ai regardé en arrière, ils étaient encore sur le bateau. Il a fallu les convaincre et beaucoup les supplier pour leur faire comprendre qu’une grande partie du travail devait être faite à pied et hors de la sécurité relative du bateau.

Quelques jours avant, lorsque j’avais dit à la population locale curieuse, dans une échoppe de thé, que je venais effectuer une recherche à long terme sur les tigres, on m’avait régalé d’histoires sur la vie des habitants et des tigres mangeurs d’hommes des Sundarbans. C’était le premier jour de terrain et, après avoir tout simplement entendu de trop nombreuses histoires d’incidents impliquant des tigres mangeurs d’hommes qui m’avaient été racontées de manière vivante les jours précédents à Sajnekhali, tous mes sens étaient aiguisés. Alors que je regardais, implorant, vers le bateau, mes assistants ont débarqué un peu à contrecœur, et je lâchai un soupir de soulagement d’avoir un peu de compagnie pour la suite.

Dans une certaine mesure, je pouvais comprendre leurs sentiments. Pour moi, c’était une excellente occasion de faire de la recherche sur les tigres vivant dans un écosystème de mangrove unique et une chance d’acquérir un doctorat. Je n’étais pas sûr que la perspective de gagner quelques milliers de roupies dans une forêt impitoyable les excitait tout autant. Cependant, nous nous dirigeâmes vers la forêt, lentement et prudemment, cherchant des signes du passage de tigres et nous fûmes bientôt récompensés avec beaucoup d’empreintes sur la vase. La rancune initiale des assistants sur le terrain semblait s’être diffusée dans l’air épais et humide de la mangrove. Nous déployâmes notre premier piège photographique, puis nous retournâmes au bateau, lavâmes la boue sur nos membres et continuâmes jusqu’à notre prochaine destination. A ce moment, nous partagions notre enthousiasme, l’excitation, la peur et un sentiment de fraternité et de réussite.

MV Maa Sumitra, le bateau qui m’a été confié par le département des forêts, est devenu ma maison et peu de temps après, Probash et Dileep Babu, deux gardes forestiers expérimentés et courageux, ont commencé à m’aider dans mon travail. Après environ six mois passés avec l’équipage du bateau et mes assistants, je n’avais plus aucun doute sur le courage exceptionnel et la nature travailleuse de ces personnes. Mais entrer dans la forêt entraîne toujours une tension étrange et de l’excitation. Probash et Dileep se tenaient sur leurs gardes avec leurs vieux fusils rouillés 303, alors que je menai le travail à la main. Je me rappelle ma nervosité du premier jour. Si une semaine d’écoute d’un récit captivant plein de mythes avec comme protagoniste un tigre malin qui pouvait changer ses rayures à volonté pouvait me déconcerter, je me demandais quel effet cela aurait sur le psychisme des gens qui ont été élevés dans une tradition qui considère le tigre comme un dieu, exigeant culte et assujettissement complet pour le rendre heureux et le tenir à distance.

Dans la plupart des autres forêts en Inde, les tigres sont peut-être regardés avec émerveillement et admiration ou comme le véhicule de la déesse Durga par les plus pieux. Mais dans les Sundarbans, les tigres sont des dieux de plein droit. Dans le folklore, ils changent souvent de rôles, passant de dieux de la forêt gloutons à frères qui ont partagé leur destin avec le peuple et avec qui l’on doit partager les ressources de la forêt.

Mal conçus, les efforts de conservation ont non seulement échoué à tirer profit de cette riche tradition, mais ils ont aliéné les gens qui auraient pu être ses meilleurs alliés.

Les biologistes de la faune sauvage comptent sur de telles connaissances traditionnelles afin de planifier et d’exécuter avec succès leurs recherches. Pourrais-je m’appuyer sur ces connaissances locales des tigres pour éclairer les miennes ? Y’a t-il un élément de vérité dans la description locale des tigres ? Malheureusement, nous ne le saurons jamais, à moins d’autoriser la science à travailler en autonomie par rapport au carcan bureaucratique.

Le mysticisme associé aux tigres des Sundarbans affecte tellement l’esprit des gens de la région que certains d’entre eux étaient gênés quand j’ai essayé de comparer les tigres des Sundarbans avec les tigres des autres forêts du pays. Pour eux, le tigre des Sundarbans était supérieur à n’importe lequel de ses homologues vivant ailleurs. Je fus néanmoins perplexe quand une amie de Kolkata m’a appelé pour savoir si le tigre des Sundarbans était vraiment plus petit que ses congénères d’Inde centrale ou d’ailleurs. Elle était furieuse qu’une étude, où les crânes de tigres morts avaient été mesurés ait conclu, que les ceux des Sundarbans étaient plus petits que les autres.

Alors que les récits d’incidents impliquant ces tigres sont contés et racontés, chaque récit s’entremêle de plus en plus avec les aptitudes surnaturelles de ces mangeurs d’hommes. Une conséquence malheureuse et non intentionnelle de ceci est que les tigres des Sundarbans doivent davantage leur notoriété au fait qu’ils soient « mangeurs d’hommes » qu’à leur beauté naturelle. Le bruit créé autour des tigres débouche souvent sur la déception des visiteurs qui ne les voient pas alors qu’ils sont présentés comme l’incarnation de la puissance pure, de la ruse et de la tromperie, contrairement à son homologue paresseux, inoffensif et presque domestiqué vivant dans la plupart des forêts terrestres.

La plus grande tragédie de la région des Sundarbans, c’est que les gens voient la mort des gens ordinaires comme quelque chose d’inévitable et la conséquence naturelle du fait de vivre dans une forêt hostile. Annu Jalais note dans son livre « Forêt des tigres : Peuple, Politique et Environnement dans les Sundarbans » la remarque ironique d’un habitant de la région : « Pour l’homme civilisé et riche de Kolkata, nous ne sommes rien d’autre que de la chair pour les tigres ». Un voyage du port de Canning à l’intérieur des Sundarbans va dissiper tout doute qu’une personne peut avoir sur cette déclaration. A peine à 50km à vol d’oiseau, les Sundarbans donnent une impression de monde ancien et inexploré caché sous le nez de la mégapole de Kolkata. Marquée par une pauvreté abjecte et un manque d’équipements de base et de services de santé, la région est une preuve de l’hypocrisie de ces histoires chantant la réussite de la puissance économique de l’Inde.

Au cours d’une incursion de recherche à l’intérieur de Sajnekhali, le poste récepteur de l’officier Shankar Dutta qui nous accompagnait grésilla. De la conversation qui s’en est suivie en bengali, je pouvais savoir qu’un tigre avait tué quelqu’un. Shankar demanda au batelier de changer de cap puis me dit qu’un pêcheur avait été tué par un tigre la veille. Il n’y eût pratiquement plus de conversation dans le bateau durant les deux heures suivantes. Une fois arrivés, un petit bateau de la forêt et un canot avec quelques pêcheurs étaient déjà là. Un pêcheur pointa du doigt la forêt, mais on ne pouvait rien voir à l’intérieur des mangroves denses. Balayant du regard la lisière de la forêt, mes yeux tombèrent sur une piste d’empreintes.

Alors que mon regard fixait la piste, un bonnet de laine brune coincé sur une branche attira mon attention. Les pêcheurs montèrent à bord de notre bateau, plus grand, et une conversation animée entre eux et Shankar s’en suivit. Shankar me dit plus tard qu’ils étaient des proches de la personne qui avait été tuée sur la vasière, alors qu’ils étaient à la recherche de crabes, et ensuite traînée à l’intérieur des mangroves. Le bonnet est le seul signe qui reste de lui. Les parents n’étaient pas disposés à essayer de récupérer le corps, même lorsque le personnel forestier a proposé son aide. Quand je me suis renseigné à ce sujet, l’un des pêcheurs me dit : « Voulez-vous sacrifier un peu plus encore sur l’autel du tigre ?".

Le manque d’études scientifiques n’a pas aidé à résoudre ce problème des tigres mangeurs d’hommes. Le livre de Sudipt Dutta « La conservation par le meurtre » démystifie le mythe des « mangeurs d’hommes » et souligne la nécessité d’utiliser une approche rationnelle et scientifique pour la conservation. Au lieu de se réunir pour traiter des problèmes de conservation cruciaux, nous retrouvons nos bureaucrates et scientifiques en train de se disputer sur le nombre de tigres. Les communautés qui partagent leur habitat avec les tigres ne se trouvent bien souvent nulle part dans cette équation. Les problèmes auxquels sont confrontés les Sundarbans ne sont pas seulement liés à la conservation, ils représentent presque une crise humanitaire. Quand le seul moyen de subsistance mène tout droit dans les mâchoires du tigre, je suppose que la conséquence inévitable est un coût humain élevé. Ne devrions-nous pas prendre quelques éléments de la sagesse existante (et gratuite) et veiller à ce que notre science ne néglige pas le tigre, les gens et les écosystèmes de mangrove unique qui s’entremêlent tous ensemble.

Voir en ligne : http://www.downtoearth.org.in/conte...

Notre Terre n°42, Septembre 2013

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