Ecologie des riches, écologie des pauvres Au nom de l’environnement, les pauvres sous tutelle

Publié le : , par  Le Sann Alain

En 2006, en Inde, des pêcheurs se sont suicidés, réduits à la misère à la suite d’une interdiction de pêcher pendant plusieurs mois, pour protéger la reproduction des tortues, tandis que se construisait un grand port pétrolier aux portes de la réserve. On comprend pourquoi Harekrishna Debnath, leader des pêcheurs artisans indiens, a pu s’indigner du « terrorisme écologiste » de certaines organisations qui privent les pêcheurs de leur gagne-pain.

La protection de l’environnement peut aggraver la misère.

Pour nombre d’environnementalistes, il va de soi que la défense de l’environnement est une priorité si on veut lutter contre la pauvreté. Pourtant l’articulation entre les deux objectifs est loin d’être évidente lorsque la priorité absolue est donnée à une certaine vision de la nature fondée sur la « Wilderness », sans empreinte humaine. Les bénéficiaires et les promoteurs de cette conception de la nature sont en réalité les puissants du Nord comme du Sud. Certains n’hésitent pas à considérer qu’il faut remettre en cause la priorité aux droits humains. C’est d’ailleurs la position soutenue par Garrett Hardin, le promoteur de la « Tragédie des Communs », qui appelait à la privatisation des ressources communes et inspire bien des politiques environnementales libérales.
Dans la réalité, mettre en avant la priorité de la défense de la nature sans prendre en compte les intérêts des plus démunis, risque d’aggraver leur situation et d’oublier que les sources majeures de dégradation de l’environnement se trouvent dans les pratiques des plus riches. Ces derniers savent s’y prendre pour faire payer aux plus pauvres le prix de l’ajustement écologique. Le développement des réserves intégrales a entraîné l’expulsion de millions de personnes et le processus se poursuit. Nous demandons aux pays du Sud de limiter leurs émissions de gaz à effet de serre alors que nous-mêmes, responsables des émissions majeures, avons à peine commencé à réduire les nôtres ! C’est ce que rappelait Anil Agarwal, fondateur du Centre pour la Science et l’Environnement et de Down To Earth, revue lancée en 1992, pendant le Sommet de Rio. Anil avait forgé ses convictions aux côtés du mouvement Chipko qui luttait contre la déforestation dans l’Himalaya dans les années 70. Il prenait en compte la défense de l’environnement à partir des préoccupations des pauvres. Pour eux la crise de l’énergie n’était pas celle du pétrole mais celle du bois de feu et de la bouse de vache.

Au Sud : les couches marginalisées luttent pour protéger leurs ressources naturelles.

Au Sud, les grandes luttes environnementales sont portées par les marginalisés : les paysans, les pêcheurs, les habitants des forêts et des bidonvilles. D’emblée, le lien est fait entre protection de l’environnement et lutte contre la pauvreté, ce qui est bien rare au Nord, alors que les plus pauvres subissent aussi l’environnement le plus dégradé, dans les banlieues par exemple.
En Inde, les organisations de pêcheurs se sont mobilisées très tôt contre la pollution des rivages, les dégâts de l’aquaculture, la destruction des mangroves. Pourtant les relations entre certaines organisations écologistes et les mouvements de pêcheurs ne sont pas toujours faciles, comme le montrent les exemples des mesures de protection des tortues, des requins ou des mangroves. Les organisations de pêcheurs artisans en Inde associent défense de leurs intérêts et protection des milieux et rejettent la création autoritaire de réserves intégrales. Elles ne peuvent se permettre de donner une priorité absolue à la protection à tout prix, si cela menace des hommes et des femmes qui n’ont pas d’alternatives immédiates. Elles soutiennent des améliorations, mais il faut parfois attendre qu’une nouvelle génération soit formée pour accéder à des activités alternatives. On ne peut trouver immédiatement d’autres sources de revenus à des femmes qui collectent des algues dans le Golfe de Mannar, au sud de l’Inde. La création d’un parc national leur interdit pourtant cette activité. Malheureusement en Europe, ces analyses et ces réalités sont mal connues, les environnementalistes ont le monopole des analyses médiatiques sur l’environnement. Pourtant les exemples asiatiques nous seraient bien utiles pour répondre à nos problèmes environnementaux avec un autre regard. Comment en effet faire adopter des mesures de protection de l’environnement si on ne prend pas en compte les effets sociaux de ces mesures ? Il n’y a pas meilleur moyen d’échouer dans une politique environnementale que d’oublier cela.

La pauvreté est d’abord écologique.

Pour articuler lutte contre la pauvreté et défense de l’environnement, il faut bien comprendre les liens qui unissent pauvreté et dégradation des milieux. Anil Agarwal a bien analysé la pauvreté écologique. Les ruraux du Sud ne souffrent pas d’abord de pauvreté monétaire, mais de la faiblesse de l’accès aux ressources de la biomasse et donc de l’environnement naturel. Ces ressources (nourriture, eau, bois, pâturages, médicaments…) sont souvent communautaires, traditionnellement gérées dans ce cadre. Les pauvres ont ainsi intérêt à gérer leur environnement de manière à assurer la pérennité de leurs ressources vitales. La dégradation de l’environnement n’est donc pas liée à la pauvreté elle-même, mais à la détérioration des mécanismes de gestion des biens collectifs. Ceci est le résultat de divers facteurs internes, comme l’introduction non maîtrisée de nouvelles technologies, de nouvelles valeurs plus individualistes, de nouveaux besoins monétaires. Elle provient aussi de la perte de contrôle sur le milieu du fait de l’intervention de l’Etat et d’intérêts économiques puissants à la recherche de ressources. La réponse à la crise environnementale se situe donc d’abord dans la restauration ou le renforcement des capacités de gestion des communautés et des groupes les plus démunis et dans la défense de leurs droits sur les ressources communes. Toute politique qui aboutit à affaiblir les capacités de contrôle des communautés marginalisées sur leur environnement a pour effet d’aggraver la pauvreté collective en les privant de moyens d’existence sans garantir en rien le succès de la protection de l’environnement, car le besoin de survivre amènera logiquement les plus pauvres à transgresser les règles imposées de l’extérieur.
C’est ainsi que sont conçues la majorité des politiques environnementales, en particulier pour la création des réserves et aires protégées, sur terre comme sur mer. Ces politiques sont inspirées et mises en œuvre, ou financées par des ONGE extrêmement puissantes qui sont en lien avec des intérêts économiques ou politiques au Nord (UICN, WWF, Conservation International, The Nature Conservancy, etc).

La conservation par la privatisation

Les politiques de conservation fondées sur la Wilderness sont en effet très coûteuses et les financements proviennent de plus en plus des grandes entreprises, soit directement soit par le canal des fondations. Elles masquent mal l’entrée en force de ces entreprises dans la course au contrôle des ressources. C’est particulièrement clair avec la mise en place des partenariats public-privé. Ainsi le Partenariat Mondial pour les Océans soutient la privatisation des droits de pêche au nom de la lutte contre la surpêche. Il envisage clairement la mise sous tutelle des communautés côtières pour les obliger à créer des réserves intégrales, qu’elles devraient même financer puisque, bien sûr, ces réserves devraient accroître leurs ressources et qu’elles pourront bénéficier de meilleurs revenus, grâce au tourisme et au monopole d’achat de leurs poissons par des entreprises vertueuses…

Financer la protection de l’environnement par les plus pauvres.

Il faut pourtant trouver les moyens de concilier lutte contre la pauvreté et protection de l’environnement. Le meilleur moyen c’est de payer le travail des plus pauvres pour préserver leurs ressources. Cela assure à la fois de meilleures conditions de vie, de meilleurs revenus, et la préservation de biens communs utiles à tous (forêt, ressource en eau, biodiversité etc.). Il est donc vain d’essayer d’opposer lutte contre la pauvreté et protection de l’environnement. Il est possible de mener ensemble les deux combats, même s’il y a parfois des problèmes difficiles à surmonter (corruption et détournements)
Il y a plus de vingt ans, Anil Agarwal avait fait une proposition révolutionnaire et simple pour associer les deux politiques. Il proposait de taxer les riches du Nord comme du Sud pour assurer un transfert de revenus vers les plus pauvres et leur permettre de financer l’amélioration de leur environnement, base de leurs ressources (reboisement, récolte de l’eau, protection des littoraux). Ces fonds seraient versés à des communautés qui mèneraient ces programmes, définis par elles.

L’Inde expérimente aujourd’hui de tels programmes en assurant un minimum de journées de travail aux plus pauvres, mais il reste à faire en sorte que ce travail soit défini par les communautés et à leur bénéfice.
Il y a urgence à sortir de la privatisation des politiques environnementales, qui évitent de poser la question des responsabilités et des appétits des plus riches, pour développer des politiques publiques de solidarité dans le respect des droits des plus démunis. Anil Agarwal se rêvait en ministre de la bouse de vache et des toilettes, une approche sociale de l’écologie.

Alain Le Sann
Crisla
29 avril 2013

Dossiers et articles

AgendaTous les événements

août 2017 :

Rien pour ce mois

juillet 2017 | septembre 2017