Adieu filets, palangres, sennes, dragues et chaluts : Pêcheurs, sortez vos cannes à pêche. Critique du livre de Roberts CALLUM "Océans, la grande alarme",Flammarion2013, 490 p.

Publié le : , par  Le Sann Alain

Avec la publication en français du dernier ouvrage de Callum Roberts , il y a de quoi alimenter les diatribes des médias et de la presse contre les pêcheurs, si du moins ils ont le courage de lire un livre de 500 pages, un peu plus long et plus sérieusement argumenté qu’une petite BD.

Callum Roberts, un scientifique très influent.

Callum Roberts est un biologiste anglais, spécialiste de la conservation marine, particulièrement des coraux. C’est un scientifique rigoureux et influent qui est à l’origine, en 2010, de la création du premier réseau mondial de réserves intégrales en haute mer. Il a bénéficié comme beaucoup d’autres du programme Pew fellows et il est très lié aux ONG environnementalistes où il a une très grande influence. Il est l’ambassadeur officiel du WWF de Grande-Bretagne.
Dans « Océans », il analyse longuement toutes les menaces qui pèsent sur les océans, maintenant et dans l’avenir. Il nous fait découvrir certaines menaces méconnues, mais sa critique principale s’adresse à la pêche qui représente pour lui la menace la plus ancienne et la plus grave. La pêche intervient comme un facteur aggravant des autres perturbations. Sont analysées, les menaces classiques bien connues : le réchauffement, l’acidification, la hausse du niveau des mers, les pollutions liées au pétrole et aux produits chimiques. De manière plus originale, il évoque des perturbations moins connues comme le développement de virus qui mettent en péril des espèces, les pollutions sonores qui perturbent sévèrement les mammifères marins, la multiplication des espèces invasives qui s’installent loin de leur écosystème d’origine. L’argumentation est basée sur les travaux scientifiques, mais on peut regretter que la traduction soit parfois erronée, ainsi on est étonné de découvrir des marais salants en Ecosse alors qu’il s’agit de marais maritimes naturels, ou encore la confusion entre les crevettes et les langoustines.

Une charge virulente contre la pêche

Tout au long du livre, même dans les chapitres qui ne sont pas consacrés à la pêche, il ne peut s’empêcher de revenir sur le rôle négatif et destructeur de la pêche. Il n’attaque pas seulement la surpêche mais des pratiques millénaires. Ainsi il considère que la pêche est la principale responsable de la mortalité des oiseaux marins. Il cite d’ailleurs un cas étonnant de pêche à la palangre où les hameçons ont accroché, grâce aux appâts, bien plus d’oiseaux que de poissons. Il en tire la conclusion que la palangre est un engin à proscrire. Si les cas qu’il cite sont tout à fait réels, son analyse est uniquement à charge, car il pourrait aussi indiquer que la pêche a favorisé le développement de certaines espèces d’oiseaux attirés par les rejets des bateaux de pêche (poissons et résidus de l’étripage). Callum Roberts remet également en cause les filets, qu’ils soient dérivants ou calés, car ils ont le tort de prendre également des poissons non désirés, des tortues ou des mammifères marins. Il a l’honnêteté d’aller jusqu’au bout de la critique des filets alors que les ONGE se sont contentées jusqu’à présent de demander l’interdiction des filets dérivants. Evidemment, il s’acharne contre les engins comme les dragues et chaluts accusés de la destruction des fonds marins et de captures accessoires qui génèrent des rejets. Pour lui, tout atteinte à l’intégrité des fonds marins est nécessairement négative alors que, suivant les milieux touchés, les effets sont très différents. S’il y a des effets négatifs, il y a aussi des effets positifs pour la pêche et, certaines espèces, comme le montrent des études récentes sur l’impact du chalut sur la production de poisson [1] .
Par ailleurs, les pêcheurs ont depuis longtemps constaté qu’après de fortes tempêtes, les pêches étaient plus fructueuses, car les fonds remués avaient mis plus de nourriture à la disposition des espèces démersales. Les sennes sont aussi largement critiquées du fait des risques de captures accessoires sauf pour les sardines, l’anchois et les harengs.

Une vision idéalisée de la mer sans l’homme

C. Roberts est, à juste titre, fasciné par la beauté des coraux, la richesse de la biodiversité marine, la productivité des milieux marins peu impactés par les activités humaines. Nul ne niera que les océans étaient plus riches avant que diverses activités humaines, comme la pêche, ne viennent les transformer de diverses manières. Il en était de même des espaces continentaux avant que des milliards d’hommes ne viennent les transformer pour assurer leur existence. mais pour renforcer sa charge contre la pêche, l’auteur en vient à oublier certaines réalités comme la variabilité dans le temps de la productivité des océans, en fonction des modifications environnementales tout à fait indépendantes de l’action humaine. Il va jusqu’à écrire que « dans le passé, ils (les pêcheurs) étaient au moins sûrs de faire bonne pêche ». Ce fut loin d’être toujours le cas, avant même l’intensification de la pêche, puisque, tout au long de l’histoire de la pêche à la morue à Terre Neuve, il y eut des périodes, parfois longues, où la morue avait déserté ses zones habituelles. L’histoire des pêches sardinières est marquée par de longues décennies de disparitions des bancs de sardines qui ont entraîné une misère effroyable pour les pêcheurs bretons. Aujourd’hui encore, les stocks d’anchois dans le Golfe de Gascogne ou a large du Pérou varient considérablement en fonction des conditions environnementales. Un film comme « The Silver of the Sea » [2] décrit avec finesse l’attente angoissée des macareux en Norvège. Si les bancs de harengs n’arrivent pas, leurs poussins vont mourir, et cela arrive fréquemment. Bien sûr, cette variabilité est aggravée par la surpêche, mais, indépendamment de celle-ci, les stocks de poissons varient considérablement et cela rend d’ailleurs très difficile, et aléatoire, une gestion scientifique de la pêche.
Même un phénomène comme la pollution est plus complexe qu’on l’imagine puisque des chercheurs viennent de découvrir [3] que la pollution des animaux marins par le mercure est pour une bonne part liée à des processus naturels et aux conditions environnementales. La mer n’est donc pas toujours l’Eden dont on rêve.

L’idéal de la Wilderness marine

Si Callum Roberts s’inquiète pour l’avenir à cause de la forte pression démographique et des bouleversements de l’environnement, il ne fait pas partie de ces biologistes ultra-réactionnaires, comme Garret Hardin, qui souhaitent une extermination par la famine ou les maladies de milliards de pauvres pour sauver la biodiversité [4]. Roberts est un vrai humaniste qui s’inquiète, à juste titre, de la dégradation de l’environnement et veut éviter le malheur à l’humanité. Cependant sa vision du monde est profondément marquée par le souci de préserver et promouvoir la « Wilderness » sur les océans, d’écarter l’homme du maximum d’espaces marins. Il semble regretter que les hommes aient transformé la nature pour assurer leur subsistance parce qu’une forêt primaire est plus riche en biodiversité qu’un pâturage ou un champ de blé : « Le fait est que les herbages offrent moins de moyen de subsistance que les bois… » [5] S’il a du mal a admettre que l’agriculture ait pu modifier la nature pour répondre aux besoin des hommes, on comprend qu’il ne puisse accepter que les pêcheurs transforment le milieu marin en appauvrissant sa biodiversité, certes, mais pour répondre à leur besoin du moment. De ce point de vue, les océans sont d’ailleurs bien moins altérés que les milieux terrestres et la pression sur la biodiversité marine est bien inférieure à celle qui s’exerce sur les continents ; ceci ne justifie pas bien sûr de poursuivre l’exploitation des mers sans prendre en compte cette biodiversité.
C. Roberts propose ainsi de mettre en réserves intégrales 35% des océans. L’objectif de 10% fixé par l’ONU ne peut être qu’une étape. Il assure évidemment que ces réserves permettront d’accroître les ressources disponibles pour les pêcheurs. Cela est parfois vrai et les pêcheurs eux-mêmes ont mis en place des réserves dans ce but. Mais les réserves marines sont loin d’avoir toujours des effets sociaux positifs, contrairement à ce que prétendent Roberts et de nombreux biologistes, d’abord intéressés par la biodiversité. Tarik Dahou, un chercheur de l’IRD, le constate : « La création d’une AMP (aire marine protégée) se fait le plus souvent sans tenir compte des usages locaux d’exploitation du milieu marin, et en se focalisant uniquement sur la conservation. De plus, il y a un déficit de compensation économique pour les secteurs les plus touchés par les mesures de protection, en particulier, les pêcheurs artisanaux ». Il poursuit : « Si l’on exclut la pêche d’une zone protégée, les exploitants artisanaux sont doublement perdants face aux armateurs plus importants, qui ont les moyens de partir au large, et aux promoteurs de l’écotourisme qui vont profiter des effets de la conservation » [6]

De curieuses indulgences

Certains chapitres du livre contiennent de curieux passages qui paraissent dédouaner les grandes entreprises polluantes de leurs responsabilités. Mieux même, l’auteur vante parfois leur action. Ainsi, à propos des compagnies pétrolières : « On diabolise facilement ces compagnies, mais les principaux responsables de la pollution des mers ne sont pas les déversements accidentels des pétroliers, ni les forages pratiqués avec négligence : ce sont les gens comme vous et moi », et il poursuit : « le pétrole a valu quelques bienfaits à la flore et à la faune marine. Les effets délétères des marées noires ont contribué à la création de quelques-uns des premiers parcs marins, de même que l’exploitation des forêts avait encouragé celle des parcs nationaux au XIXè siècle " [7].
Le chapitre sur la pollution chimique se conclut ainsi : « Il est facile de s’indigner de l’ubiquité de la pollution chimique et de se répandre en injures contre la rapacité des firmes qui colportent ces produits, mais c’est oublier les milliers, peut-être les millions, de vies qu’ils sauvent ». Il y a une part de vérité dans ce constat, mais cela signifie clairement qu’un représentant du WWF ne va pas se répandre en injures contre la rapacité des multinationales de la chimie ou du pétrole. Le WWF, comme beaucoup d’ONGE, a trop besoin des gros financements de ces multinationales pour financer leurs parcs, leurs campagnes sur la pêche, leur bureaucratie et souvent, le train de vie de leurs dirigeants. Les pêcheurs, par contre, n’ont pas le droit à ces considérations positives, ils ne sont que des ravageurs et ils n’ont même pas l’excuse de faire vivre des millions de gens, à la différence des multinationales de la chimie et du pétrole. Contre eux, tout est uniquement à charge, curieuse distorsion…

Une vision libérale de la conservation.

Comme beaucoup d’ONGE, C. Roberts est un fervent partisan d’une privatisation des ressources halieutiques pour assurer leur durabilité. Il propose ainsi une adjudication des droits de pêche au plus offrant. On peut facilement imaginer qui en bénéficiera. La pêche et la conservation passeront sous le contrôle des milliardaires, financeurs des environnementalistes qui seront aussi leurs conseillers, Ils iront même jusqu’à acheter des droits de pêche pour que la pêche disparaisse de certaines zones, comme c’est déjà le cas parfois aux Etats-Unis. George Holmes, dans un récent article a bien analysé ce phénomène et les liaisons entre grandes entreprises, fondations et ONGE pour la défense de la biodiversité. De cette manière, la défense de la biodiversité vient conforter le capitalisme libéral [8], marginalisant totalement les pêcheurs, au point de les condamner à une quasi-disparition.

Vive la pêche à la ligne

S’il ne préconise pas une interdiction immédiate des méthodes de pêche qu’il juge destructrices, ses propositions finales aboutissent à la programmation de cette interdiction. Il faut ici citer C. Roberts dans ses conseils au consommateur. « Choisissez des animaux capturés avec le minimum de dégâts pour l’environnement. Les espèces « attrapées à la main », « pêchées à la ligne » (attention, cela peut vouloir dire à la palangre), « à la canne » ou « à la nasse » sont généralement recommandables. Evitez ce qui a été pêché au chalut, à l’aide de dragues, de filets maillants, de palangres ou de filets dérivants ». Pour aboutir à ses objectifs, il aurait dû ajouter qu’à la main, à la ligne ou au casier, on peut très bien réduire à néant des stocks de coquillages ou de poissons.

Les dérives d’une réflexion salutaire

Avec « Océans », C. Roberts nous offre une analyse alarmante et salutaire de l’état actuel et futur de nos mers et de nos ressources marines. On voit pourtant clairement les dérives qu’entraînent ses analyses et surtout ses propositions. La pêche constitue pour lui la pire des menaces, alors que les multinationales de la chimie et du pétrole compensent leurs destructions par des éléments positifs. Il est certain que les pêcheurs doivent tenir compte de leur impact sur la biodiversité. Beaucoup en sont d’ailleurs conscients et ils sont souvent les premiers à se mobiliser lorsque les milieux côtiers et marins sont menacés. Ils sont également soucieux de changer leurs pratiques lorsqu’elles mettent en péril des ressources vitales pour leur avenir. Mais C. Roberts ne se contente pas de cela, il rêve du retour à un Eden océanique où des pêcheurs à la ligne viendraient parfois capturer quelques poissons. Pour lui, ils seraient plus nombreux qu’aujourd’hui ; peut-être, mais avant que cela se produise, la majorité des pêcheurs actuels auraient été sacrifiés au nom de la protection de la biodiversité. Même avec des lignes et quelques sennes pour les pélagiques, les pêcheurs du Sénégal sont déjà trop nombreux pour les ressources existantes, ce qui justifie leur opposition à l’intervention de chalutiers étrangers. Les réalités de la pêche sont différentes selon les lieux et sont le produit d’une histoire. C’est en fonction de ces réalités et non en fonction d’une vision idéalisée du futur possible que les adaptations doivent être conçues, en prenant en compte les réalités sociales comme l’état de la biodiversité. La senne, que préconise C. Roberts pour la pêche à la sardine, était critiquée par les pêcheurs bretons partisans du filet maillant. Aujourd’hui, seule subsiste, cette pêche à la bolinche avec une vingtaine de bateaux, le retour au filet maillant est impossible et de plus il poserait le problème des dauphins friands de sardines dans ces filets. Le chalut et la drague ont un impact sur les fonds, mais il est variable suivant la nature de ces fonds, une condamnation généralisée déstabiliserait totalement l’économie fragile des zones côtières au profit d’autres activités qui seraient sans doute aussi dangereuses pour la biodiversité. Il faut donc analyser les situations au cas par cas et travailler avec les pêcheurs pour améliorer leurs pratiques, voire changer d’engin si cela leur est possible. Mais les pêcheurs se méfient des solutions simplistes prônées par de nombreux écologistes ; beaucoup leur conseillent aujourd’hui d’utiliser les palangres au lieu du chalut [9], mais quand ils auront lu Callum Roberts, ils les dénonceront sans doute parce que les palangres capturent aussi des oiseaux et des requins. Les bons conseilleurs ne sont jamais les payeurs. Les pêcheurs risquent à l’avenir d’avoir à faire face à de redoutables campagnes qui ne manqueront pas de financements.

Alain Le Sann
Janvier 2014

[1P. Daniel van Dederen, Tobias van Kooten et Adriaan D. Rijndorp. When does fishing lead to more fish ? Community consequences of bottom trawl fisheries in demersal food webs. Proceedings of the Roal Society B : Biological Sciences. Sept 2013

[2Are Pilskog, The Silver of the Sea, documentaire de 30 mn, 2012, Norvège.

[3In Sciences au Sud- le journal de l’IRD, N° 72, nov/déc 2013, Pollution au mercure, plus naturelle que prévue…

[4Fabien Locher, Les pâturages de la guerre froide : Garrett Hardin et la Tragédie des communs, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2013/1 n°60-1, p.7-36.

[5C. Roberts, op. cit. p 312.

[6in Sciences au Sud. Le journal de l’IRD, n°71, sept/oct 2013. Mieux prendre en compte les acteurs locaux.

[7C. Roberts. op. cit. p 195-196.

[8George Holmes. Biodiversty for billionnaires : Capitalism, Conservation and the role of Philanthropy in saving/selling nature. Development and Change, 43(1), 2012.

[9cf les propositions de Bloom comme alternative au chalut pour la pêche de grands fonds.

Bulletin Pêche et Développement n° 106

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