Australie : la sous-pêche planifiée, un modèle pour l’Europe ?

Publié le : , par  Le Sann Alain

L’Australie est souvent présentée comme l’exemple de réussite de gestion des pêches.L’Union Européenne veut d’ailleurs s’en inspirer et l’une des pêcheries étudiées dans le cadre du programme Myfish est une pêcherie australienne. L’Australie gère ses pêcheries en se fondant sur les principes retenus dans les conclusions du programme Myfish et proposées pour la Politique européenne des pêches : priorité à la protection de l’environnement et, en seconde position, recherche de la rente maximale. Ces deux priorités impliquent une réduction drastique de la pêche et du nombre des pêcheurs. On peut donc prévoir que les tourments des pêcheurs européens sont loin d’être terminés.


De 2014 à 2012, la part des stocks en bon état est passée de 20% à 63%, et de 12% à 77%, pour ce qui concerne le bon niveau de mortalité par pêche.

Le modèle australien : rente maximale, protection maximale
L’exemple idéal en Australie est la pêcherie de crevettes du Nord du pays ; elle est gérée sous le régime de quotas transférables, d’efforts de pêche avec priorité à l’environnement et à la rente maximale. De ce fait le nombre de bateaux a été réduit de 360 dans les années 1980 à une cinquantaine en 2012. L’effort de pêche a été divisé par 5 [1] . Si la situation de surpêche dans les années 80 était évidente, le passage de l’objectif du Rendement Maximum Durable à la priorité pour l’environnement et la Rente Maximale, est un choix idéologique qui s’est traduit par une réduction drastique du nombre de pêcheurs.
L’exemple d’une autre pêcherie est encore plus significatif des effets sociaux catastrophiques de l’intégrisme écologique qui semble inspirer les responsables de la gestion des pêches en Australie. Dans Fishing News International, en janvier 2009, un scientifique, Walter Starck dénonce les incohérences des restrictions imposées aux pêcheurs dans une pêcherie concernant seulement 6 bateaux disposant de 11 licences, pour 20 casiers chacune [2] . Cette pêche profonde au casier concerne des espèces démersales diverses, généralement de grande taille. Alors que la pêche était autorisée durant 104 jours en 2008, en 2009 elle devait être réduite à 76 jours. Activité très rentable jusques là, une telle réduction mettait en péril l’équilibre économique des bateaux. Les pêcheurs ont donc sollicité la contre-expertise de Walter Starck, car selon les pêcheurs, confortés par le chercheur, rien ne justifiait une telle réduction alors que l’autorité de gestion considérait qu’il y avait un risque de surpêche. Dans le cas présent, il s’agit d’une pêche au casier qui ne capturait qu’une faible proportion des stocks, soit 800 T par an, avec une nette tendance à l’amélioration de l’efficacité de la pêche. Cette pêcherie concerne un immense territoire de 200 000 km2 pour seulement 6 bateaux. Selon W. Starck, il faudrait 500 ans à ces bateaux pour pêcher dans l’ensemble de la zone. Les scientifiques gestionnaires estimaient que la biomasse était faible, mais ces données étaient 30 à 100 fois inférieures à d’autres estimations. En effet, sur cette même zone, dans les années 60 et 70, des chalutiers pélagiques en bœuf pêchaient régulièrement 250 000 T sans qu’il y ait eu des signes d’épuisement. Il est donc clair pour les pêcheurs qu’il y a une volonté systématique de réduire la pêche à un point tel qu’elle ne puisse être viable et atteindre ainsi l’objectif principal : une mer sans pêcheurs. Etonnamment, ceci permet aussi de comprendre pourquoi l’Australie a voulu faire appel à un chalutier industriel européen géant pour pêcher les poissons pélagiques abondants dans ses eaux.

Des coûts élevés de gestion
L’analyse de Walter Starck va plus loin car il met en cause le coût économique de cette politique pourtant centrée sur la recherche de la rente maximale. Selon lui, il serait plus rentable de payer les pêcheurs à rester chez eux, si on considère l’ensemble des coûts liés à la gestion des pêches. Les partisans de la privatisation des droits d’accès justifient leur option par la diminution des coûts de gestion. L’expérience montre que c’est loin d’être le cas. Pour l’Australie, Walter Starck évalue le coût à 100 000 $ par bateau pour les pêcheries hauturières sous contrôle fédéral. Il est à peine plus faible pour les pêcheries côtières sous contrôle des états. Ce constat rejoint l’analyse faite par Elinor Ostrom, et bien résumée par Vincenzo Lauriola, dans la revue Ecologie Politique [3] : « Dans le cas d’institutions exogènes, même sans communication, il y a une amélioration des résultats, mais celle-ci est inefficiente dans la mesure où la plus grande efficacité est absorbée par le coût de l’institution ; en présence de communication, le gain d’efficacité obtenu par les institutions exogènes est plus important, il atteint jusqu’à 56 % de l’optimum théorique, mais les taux de trahison restent élevés, autour de 42 %. Dans le cas d’institutions endogènes, qui présupposent évidemment la communication, les résultats atteignent en moyenne 90 à 93 % de l’optimum, et la trahison est réduite à des taux marginaux de 4 % en moyenne ». V. Lauriola poursuit en indiquant que le modèle de gestion des communs défendu par E. Ostrom « démontre le grand potentiel d’efficacité économique et environnementale des systèmes fondés sur des règles définies de manière autonome par des groupes de commoners ou usagers de ressources communes, associées à des mécanismes de contrôle et de sanction. De plus, il prouve, encore une fois de manière formellement rigoureuse, que l’on n’est pas condamnés à l’alternative, état ou marché, mais qu’« un autre monde est possible ».

Le choix de la sous-pêche
Les arguments du principe de précaution (à outrance) et de la nécessité de préserver l’environnement pour garantir la production des océans sont toujours utilisés pour faire miroiter un meilleur futur grâce aux mesures de gestion définies par des « institutions exogènes ». Force est de constater que, jusqu’à présent, les mesures de gestion inspirées par les priorités environnementales (Biodiversité et intégrité des océans) ou économiques (Rente Maximale) ont souvent abouti à un effondrement des débarquements. Les captures australiennes sont ridicules compte tenu de la taille de sa ZEE, la troisième du monde. Les richesses halieutiques sont manifestement sous-utilisées, ce qui oblige le pays à des importations massives venant de pays bien moins dotés.

FNI, Janvier 2009. En comparaison avec les pays voisins, les captures en Australie sont dérisoires, malgré une ZEE très étendue.


FNI, janvier 2009. L’Australie n’exploite qu’une très faible part de la productivité primaire de ses eaux

Walter Starck remarque perfidement que ces importations sont financées par l’exportation de ressources naturelles non renouvelables (charbon, uranium, fer, etc.). Déjà faibles, les captures ne cessent de se réduire, sous l’effet des contraintes diverses : 236000 T en 2005, 163000 T en 2011.

Un tiers de la ZEE en réserve intégrale ?
Les réserves et AMP, les plus importantes du monde, couvrent un tiers de la ZEE. Elles sont jugées insuffisantes par les environnementalistes qui demandent qu’elles soient d’abord des réserves intégrales, interdites à toute pêche. Une récente étude [4] , réalisée par des scientifiques australiens, considère que l’impact d’une bonne partie des AMP, y compris en Australie, est faible du fait de leur mauvaise conception. Elles sont trop petites, trop éloignées des côtes, trop peu surveillées, et autorisées à la pêche. Il est vrai que le gouvernement australien a autorisé récemment le dépôt des sédiments de dragage pour un port charbonnier dans le parc marin de La Grande Barrière de Corail. Les intérêts des entreprises minières doivent peser plus lourd que ceux des pêcheurs. Si on associait plus étroitement les pêcheurs à la réalisation, au suivi et au contrôle des AMP, en reconnaissant leurs droits d’usage, on pourrait, peut-être, mettre en place une politique de gestion assurant un compromis entre l’exploitation des ressources halieutiques et la protection de la biodiversité, sans intégrisme. C’est du moins ce que propose Elinor Ostrom : « En effet, en considérant et en analysant d’innombrables exemples de ces modèles, on peut vérifier, à l’opposé de « la tragédie », plusieurs « avantages des communaux », parmi lesquels non seulement des avantages écologiques, découlant de l’indivisibilité des ressources environnementales et du maintien de l’intégrité des écosystèmes, mais aussi plusieurs avantages socio-économiques, comme la façon de traiter l’incertitude (en particulier dans le cas des ressources mobiles), l’efficacité administrative promue par des règles institutionnelles et des stratégies de zonage partagées directement par les usagers, l’internalisation des externalités et de faibles coûts de transaction. » [5]


Le réseau des AMP en Australie couvre un tiers de la ZEE

Un modèle pour la Commission Européenne
L’analyse du modèle australien de gestion est à considérer avec attention par les pêcheurs européens, et autres, car il sert aujourd’hui de modèle à de nombreux scientifiques qui influencent la Commission Européenne. La Commission elle-même a organisé plusieurs rencontres et échanges pour analyser et promouvoir ce modèle. Il est clair que, pour tous ces gens, la priorité est la protection de l’environnement, associée à la recherche de la rente maximale, quel qu’en soit le prix à payer pour l’emploi des pêcheurs. L’actuelle réforme de la PCP n’est qu’un premier pas dans cette direction.

Alain Le Sann
Février 2014

[1Maria. M. Hadjimichael et al. Report on the Fisheries Governance System for the Australian Northern Prawn Fishery. programme Myfish, 2013

[2Walter Starck, Is Australian fisheries management World’s best or worst ?, FNI, janvier 2009, p 10-15.

[3Vincenzo Lauriola, Un Nobel d’économie hétérodoxe, vert et féminin. Signe d’espoir ?
Presses de Sciences Po, Ecologie & Politique 2010/2 - N°40, p 137-143.

[4Oliver Milman, Most Protected Marine Area Fail To Properly Guard Aquatic Life : Study. The Guardian, 6 février 2014.

[5Vincenzo Lauriola, op cit.

Bulletin Pêche et Développement n° 108, avril 2014

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