Pologne : « les pêcheurs sont devenus des esclaves »

Publié le : , par  Le Sann Alain

« Fishermen », le long-métrage de Viktoria Marinov, jeune réalisatrice polonaise, a été récompensé par une mention élogieuse du jury des professionnels (pêche et cinéma) au Festival Pêcheurs du Monde en mars 2014, à Lorient. Viktoria Marinov donne la parole à des pêcheurs artisans de Jastarnia, sur la presqu’île de Hel, près de Gdansk. Selon elle « les Polonais pensent que les pêcheurs sont stupides, sans éducation » et les spectateurs « sont étonnés de leur éloquence ». Elle-même a été surprise des connaissances des pêcheurs sur la mer, ses ressources et la législation. Ces pêcheurs sont tous des artisans, certains sur des barques côtières de petite pêche, mais majoritairement, ils travaillent sur de petits chalutiers. Ils ne sont donc plus reconnus comme des artisans par la Commission Européenne qui les considère comme des industriels.

L’Union Européenne soutient la pêche industrielle

Les pêcheurs polonais intervenant dans ce film analysent clairement la nouvelle Politique Commune des Pêches : « le but est de ne garder que deux types de bateaux sur la Baltique, ces petits bateaux qui pêchent près de la côte, et l’autre groupe de bateaux qui travaillent pour l’industrie. Les petits pêcheurs les gênent. Pour eux, on n’est rien, alors des restrictions plus sévères ont suivi ». « Il n’y a qu’un terme pour cela, c’est une Mafia, une Mafia qui travaille à Bruxelles. Le but de cette Mafia, c’est de nous casser, afin que nous cédions à cette pression et que nous abandonnions la pêche pour leur laisser les mains libres. On fait taire les pauvres et les faibles par les restrictions et les contraintes. Et c’est ce qui nous est arrivé" [1] . Pour ces artisans, l’entrée dans l’Union Européenne s’est traduite par l’arrivée massive de la pêche industrielle dans leurs eaux, alors que les règlements antérieurs, pour l’ensemble de la Baltique, fixaient des limites à la taille et à la puissance des bateaux. "Les bateaux de pêche ne devaient pas dépasser 30 mètres de long et le moteur ne pouvait dépasser 611 kilowatts mais le 1er mai 2004, il s’est avéré que seule la Pologne respectait ces règles. Pouvez-vous imaginer que le 2 mai, à peu près 64 bateaux dépassant la longueur et la puissance fixées auparavant, entraient dans les eaux territoriales polonaises ? Maintenant il y a une pêche industrielle. Les techniques de pêche de ces gros bateaux sont meurtrières et épuisent la mer". "Quand vous voyez cela d’un point de vue de pêcheur, vous voyez bien que la pêche industrielle dans la mer Baltique est en fait un vrai massacre de morues. Contrairement aux chalutiers artisans, ils ne vendent leur pêche que pour la farine de poisson. Alors, même s’ils attrapent du poisson de valeur, il n’a aucun intérêt dans ces conditions. Nous, nous vendons du poisson pour la consommation. Et eux ? Il y a un prix de base pour la farine de poisson, quelques centimes, et cela leur est bien égal s’ils pêchent du saumon, une petite morue, du sprat ou autre chose. On utilise le chalut de fond. On n’attrape du poisson qu’entre les zones situées de 2 à 10 mètres au dessus du fond de la mer. Quand la période de frai pour la morue commence, même si on le veut, on ne peut pas l‘attraper parce que la morue fraie en moyenne profondeur, pas sur le fond de la mer, mais dans les eaux pélagiques. Si la morue le décide, elle descendra sur le fond de la mer. Alors, on l’attrapera".

Incompréhension entre scientifiques et pêcheurs
Les pêcheurs portent un jugement sévère sur les scientifiques : “Ces foutus chalutiers usines sont venus, ont pris tous les harengs, il n’y en a plus. Et nos pseudo-scientifiques ne voient jamais aucun problème. Si une telle politique des pêches se poursuit, il n’y aura plus de pêche en Pologne. On nous donne des quotas qui ne tiennent pas économiquement. Les scientifiques et les institutions européennes recevaient de fausses données ou bien ils les falsifiaient eux-mêmes. Et nous vivons désormais dans un monde imaginaire". On ne tient pas compte de leur expérience, de la variabilité des ressources en fonction des conditions environnementales. "L’exactitude des recherches a été remise en question. La réponse est qu’elles ont été menées d’après une méthodologie dépassée et leur fréquence est tout à fait symbolique, et ainsi, il est difficile de dire si le stock de morue a diminué ou pas. Malgré six années de guerre, pendant lesquelles la mer n’a pas été beaucoup exploitée, il n’y avait toujours pas de morue par ici après la guerre". Par la suite, les conditions ont changé : "Le stock de morue avait augmenté d’à peu près 400%. Ceci a duré environ une décennie. Et maintenant les scientifiques visent exactement le pic atteint dans cette décennie dans leurs efforts pour augmenter le stock de morue. Quelle formule peut-on utiliser pour juger quelque chose impossible à estimer ? Le poisson ne reste jamais au même endroit. Il réagit constamment".

Les pêcheurs sont d’abord des suspects
Considérés comme des délinquants, des voleurs et des criminels potentiels, les pêcheurs sont soumis à un tel niveau de contrôle qu’ils se sentent esclaves : "Le casse-tête du pêcheur, c’est le changement perpétuel de législation. On n‘arrive même pas à suivre. Dans notre pays tout est basé sur la bureaucratie. Quand vous allez en mer sur un bateau de 7 m, vous devez emporter une telle pile de paperasses que vous ne savez pas où ranger sur le bateau, à cause de l’humidité. Normalement, dans un pays, l’administration devrait être là pour aider les gens dans leur entreprise. Mais dans notre cas, elle est tombée sur la tête. Voyons, il y a les espions électroniques, le débarquement électronique, la surveillance sur le pont. A un certain moment, quand le poisson est sur le pont, on doit savoir exactement la quantité de poisson noble que vous aurez et vous devez ramener au port cette quantité exacte. Mais où suis-je ? Quelqu’un d’étranger va décider sur le bateau qui m’appartient quelle quantité de poisson je peux pêcher, à quel moment je peux le débarquer et combien le vendre. Est-ce que je lui fais les poches ? En fait, il m’oblige à voler. Ils ont appris aux gens à resquiller. Et l’honnêteté là-dedans ?
Je réfléchis à arrêter ou non, parce que j’en ai jusque là de la pêche.
Le stress, toutes les règles, toutes ces restrictions qui s’accumulent. J’ai expliqué que je ne travaillerai jamais sous le fouet dans un kolkoze entouré de fil de fer barbelé. Les pêcheurs sont des gens complètement différents des autres. Pendant des générations ils ont été libres. Ils n’ont jamais subi l’esclavage.
J’aimais beaucoup être en mer. Et maintenant ? Dans mon pire cauchemar, je n’aurais pu imaginer les règlementations actuelles. Je n’indiquais pas où j’allais pêcher. Je changeais de zone de pêche, selon mon humeur. Quand je rentrais, je notais par écrit où j’étais allé. Mais c’était après coup. Il n’y avait personne à côté de moi avec un fouet pour me surveiller. Ça, c’est fini, malheureusement ; je tiens à signaler que l’UE n’est pas responsable de ces exigences. C’est le résultat d’un excès de zèle polonais. Cela nous fait mal, alors que l’UE recommande 20% de contrôle. Lorsqu’une espèce est considérée en danger, je suis d’accord pour dire que si quelqu’un enfreint les règles, il doit être puni. Mais si quelqu’un qui fait son travail normalement est contraint à penser qu’il commet un crime, ça ne va pas. Dans quel monde vivons-nous ? Je ne parle pas de faire n’importe quoi, je parle de liberté.
Si on ne respectait pas les directives de l’UE, ils venaient nous contrôler comme si on était au temps de l’occupation, avec des crissements de pneus, comme dans une chasse à l’homme. C’était juste pour intimider le pêcheur, lui botter le cul, pour qu’il se plie à l’autorité. Je retournerais bien à la mer avec joie mais pas dans les conditions que je connais, et qui font que récemment on m’a fait croire que j’étais un bandit alors que je me sens un être normal. Que faut-il penser lorsqu’on subit quatre contrôles en une marée ? Il y a même eu des cas où ils nous attendaient au port avec des fusils. J’ai attaqué quelqu’un ? J’ai volé quelqu’un ?
Par exemple, on ne peut pas débarquer quand on veut. On doit s’adapter à leurs horaires. Quelqu’un m’a dit qu’on était libres dans ce pays. C’est faux. Les pêcheurs sont devenus esclaves et on les prive de tout. La mer c’est la vie. C’est ma vie."

L’espoir malgré tout.
Ce désarroi face à une pression bureaucratique extrême, qui les criminalise, ne les empêche pas de faire des propositions et de conserver l’espoir, même s’il est ténu : "Je ne peux pas me faire à l’idée que cela pourrait disparaître si on ne défend pas nos droits, certains vont couler mais les plus déterminés, c’est sûr, continueront la pêche." "La pêche n’est pas quelque chose d’accessoire, c’est toute notre vie". Ils demandent deux choses pour que cet espoir se concrétise, que l’on arrête la pêche industrielle : "Les stocks de hareng et de sprat vont se régénérer. Il y aura plus de morue également. Maintenant, c’est du gâteau de construire un grand bateau, employer seulement cinq personnes et attraper autant que deux cents ou même cinq cents petits bateaux alors qu’il y aurait quinze cents pêcheurs travaillant sur cinq cents bateaux."
Ensuite : "Qu’on laisse les pêcheurs s’occuper de leurs propres affaires. Laissez-les maîtres de leur métier. Ils se sont débrouillés tout seuls pendant presque deux mille ans, et s’ils ne l’avaient pas fait, il n’y aurait plus rien dans la mer aujourd’hui."
Ils reconnaissent pourtant qu’il est difficile d’unir les pêcheurs pour défendre leurs droits car ils sont en concurrence entre métiers. Fileyeurs et chalutiers ne peuvent s’entendre en Pologne. Pourtant les spectateurs du festival ont pu apprécier un court métrage montrant comment, depuis vingt ans, en Bretagne Nord, fileyeurs et chalutiers ont trouvé le moyen de s’entendre et de partager l’espace avec des rotations complexes, à la satisfaction de tous [2].

La mer Baltique, modèle de gestion scientifique
Viktoria Marinov a choisi de ne donner la parole quasi exclusivement qu’aux pêcheurs de cette communauté qui fut profondément solidaire pendant des siècles. On peut évidemment discuter de certains points de vue des pêcheurs, regretter qu’ils n’évoquent pas la pollution de la Baltique ou que les femmes n’aient pas la parole, mais il est tellement rare d’entendre avec cette force la parole de pêcheurs oubliés, méprisés, dépossédés de leur culture, de leurs droits, de leur autonomie, de la maîtrise sur leur avenir, niés dans leurs savoirs, au point qu’ils se sentent menés au fouet, comme des esclaves, qu’il est essentiel que cette parole brute ne soit pas noyée dans l’habituel refrain sur la crise des ressources. Lorsque le film a été projeté à Jastarnia, en présence des pêcheurs, le public a pleuré. Il suffisait de voir et d’entendre l’émotion des pêcheurs lorientais présents pour comprendre que les pêcheurs polonais ne sont pas les seuls à ressentir ce mépris et cette volonté de les déposséder de leur contrôle sur leur avenir. La mise au jour de cette violence contre les communautés de pêcheurs artisans en Pologne secoue le monde politique au point qu’il a fallu plus d’un an à Viktoria Marinov pour obtenir que ce film soit projeté à la télévision polonaise, en mai 2014. Puisse-t-il trouver place sur d’autres chaînes de télévision en Europe et ailleurs. Le débat sur l’avenir de la pêche en mer Baltique est important car cette mer quasi fermée sert aujourd’hui aux ONGE et aux scientifiques de modèle de gestion et c’est là qu’on a mis en application les préconisations des ONGE et des élus écologistes comme Isabella Lövin, qui ont abouti à l’élimination des deux tiers des pêcheurs.
Alain Le Sann
Président du festival de films Pêcheurs du Monde
Avril 2014

[1Les textes en italique sont extraits du film « Fishermen », de Viktoria Marinov, 79’

[2Pêcher ensemble, tout un art, Quiterie Sourget, 9’

Bulletin Pêche et développement n° 110, juin 2014

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