Pêcheurs bretons durant la 2e Guerre Mondiale, d’après « l’Illustration »

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Le port et la ville de Lorient fêtent cette année les 70 ans de la libération de la ville et la fin de la guerre. Le port et la ville ont été détruits et il fallait penser à reconstruire la flotte, la ville et le port. Le retour sur la presse collaborationniste de l’époque de la guerre permet de revenir sur des aspects méconnus du rôle des pêcheurs, souvent fortement engagés dans la résistance, comme ceux de l’île de Sein, mais aussi confrontés aux difficultés de la poursuite de leur activité. La vision de l’avenir est fortement marquée par la volonté d’industrialiser la pêche et d’exploiter les eaux des colonies africaines…

Cet article ne vise pas à dresser un tableau du monde des pêcheurs mais à faire connaitre modestement une image des pêcheurs durant cette période d’après une revue. « L’Illustration » était une revue hebdomadaire de qualité créée en 1843 et qui a été publiée jusqu’en 1945. Très prisée de la bourgeoisie libérale, cultivée et classique, elle était illustrée grâce à la collaboration des meilleurs dessinateurs, graveurs sur bois, puis photographes… Au style très parisien, la revue traitait des problèmes internationaux mais aussi de thèmes provinciaux et coloniaux. Son tirage a culminé à 650 000 exemplaires en 1929. En 1945, le journal fut interdit, ayant relayé la politique de collaboration de Pétain. Il tenta de survivre sous le titre de France-Illustration jusqu’en 1959 ; la concurrence de Paris-Match, lui fut fatale. Si le thème des pêcheurs était anecdotique, il a été abordé plusieurs fois entre 1940 et 1945. La qualité des photos et les reportages en donne une image intéressante. Le journal soulignait leur engagement courageux pour la patrie, leur rôle pour l’approvisionnement de la population, et traitait de l’avenir en prônant le développement d’une pêche industrielle et coloniale sous l’impulsion de l’Etat. Bien entendu aucune information n’était donnée sur le rôle des pêcheurs comme passeurs entre les côtes bretonnes et anglaises ou dans la résistance, étant donné l’orientation du journal.

Les bateaux de pêche réquisitionnés en décembre 1939

Alors que la France et la Grande-Bretagne déclaraient la guerre à l’Allemagne nazie le 3 septembre 1939, suite à l’agression de la Pologne, l’état-major craignait une offensive allemande par la mer. L’aviation et la flotte allemandes attaquèrent effectivement les ports de la Manche et de l’Atlantique en tentant de les bloquer par des champs de mines magnétiques. Puis après l’armistice et l’occupation allemande, en 1940, le littoral fut sous contrôle militaire allemand. Les pêcheurs purent continuer leurs activités dans des zones autorisées pour répondre aux besoins d’approvisionnement. Mais les restrictions en mazout et la réquisition des bateaux à moteur réduisaient considérablement la flotte, limitée de plus en plus aux voiliers. Par ailleurs, la menace anglaise avait remplacé la menace allemande, puisque l’amirauté britannique interdisait aux navires français l’accès aux eaux internationales. Dans un article du 23 décembre 1939, Anita Conti révélait une mission particulière à hauts risques des bateaux de pêche en bois. Ils étaient devenus « les chiens de garde de la mer », chargés d’ouvrir des chenaux de sécurité au milieu des champs de mines magnétiques devant les ports installés par des navires allemands. En effet les dundees à coque de bois n’attiraient pas les mines magnétiques. Aussi des centaines de bateaux avec leurs équipages furent réquisitionnés pour baliser les zones hors mines dans les rades. Après ce travail, les cargos et autres bateaux en métal pouvaient entrer dans les ports. L’article ne donnait aucune information sur le nom des ports, secrets militaires, ni sur les éventuels accidents. Anita Conti s’était rendue à Dunkerque et avait photographié le travail dangereux quotidien de ces drôles de pêcheurs. Une exposition au « musée sous-marin, base de sous-marins » en 2012 à Lorient avait révélé cet aspect peu connu.

La pêche doit devenir industrielle pour aller puiser les ressources dans les colonies

Article et photos de Jean –A. Ducrot, n° du 28 septembre 1940.
Dès septembre 1940, sous l’occupation allemande et le régime de Vichy, se posaient les problèmes de ravitaillement. La « grande pêche lointaine » a disparu, seule la pêche côtière pouvait encore contribuer à l’alimentation, selon le journal. Le marché du poisson était évalué à 250 000 tonnes avant la guerre, en provenance pour la plus grande part des « mers lointaines ». L’auteur de l’article s’interrogeait sur la modernisation et l’avenir. La solution était dans la mise en place d’une pêche coloniale en Afrique avec une flotte de chalutiers aux puissantes capacités. Les grands voiliers laisseraient la place aux bateaux motorisés, avec la radio, les sondeurs, les cadrans pour suivre le filet. Les conditions de travail et de vie pour les marins-pêcheurs changeraient : vivres frais, durée précise des voyages, lieux précis de pêche, plus de voiles à carguer. Grâce aux frigos et à la radio, le retour serait préparé avec les camions et le train pour évacuer le poisson. Dans ces mers poissonneuses de la côte d’Afrique, entre le Cap blanc et les Canaries les coups de filets étaient miraculeux, comme le montraient les photos, la poche du filet renforcée de cuir de bœufs déversait sur le pont des quantités énormes, 15 à 20 tonnes, alors qu’un bateau traditionnel de la Rochelle ne rapportait qu’une douzaine de tonnes par mois. Tous les poissons étaient triés très rapidement, les frigos de ces chalutiers assuraient une qualité du poisson, à laquelle peu de côtiers pouvaient prétendre. Selon l’article, l’enjeu était d’importance. Les fonds marins côtiers étaient déjà épuisés, les prairies sous-marines détruites et mazoutées par les rejets. Il fallait donc aller plus loin, mais pour cela, disposer de bateaux adaptés, c’est-à-dire d’usines flottantes avec une trentaine d’hommes, des cales isolantes, des frigos, des filets puissants. Tout cela coutait cher, sans compter les 10 tonnes de mazout par jour pour des distances de plus en plus grandes. Il faudrait construire des bateaux avec l’aide de l’État. La flotte française était en voie de disparition, une nouvelle pêche devait être développée, dès la « tourmente passée ».

Eté 42, problème de ravitaillement, les Allemands autorisaient la pêche au thon.

Selon l’article du 1er aout 1942, 500 thoniers avaient pris la mer pour ravitailler la population. Les autorités allemandes avaient permis aux bateaux des ports atlantiques, de Camaret à St Jean de Luz d’aller pêcher dans la zone des 2I0 milles depuis la pointe de Penmarc’h durant 2 mois ! La pêche au germon était suivie par l’office des pêches maritimes de La Rochelle, qui tentait de mettre en place des données scientifiques. Selon l’office, les bancs de thon se situaient en hiver à la latitude de Madère où avait lieu la reproduction. Puis ils migraient en été vers l’Irlande. L’objectif de 10 000 tonnes avait été fixé pour 1942, contre 6000 tonnes en 1941, de vieux bateaux avaient été retapés pour renforcer la flottille ! Pourtant les dangers étaient multiples : menaces de l’Amirauté britannique à l’égard des bateaux qui dépassaient les limites territoriales, mines et bombardements… En effet 25 bateaux avaient été attaqués et endommagés, sinon coulés en 1941, plus de 15 accidents de mer avaient été recensés. Mais rien n’arrêtaient ces marins courageux au service de leur pays. Le thon pêché était mis en conserve pour 85%, 15% était réservé à la vente de poisson frais à Paris, les restaurants étant exclus. Au total, cela faisait peu de poisson par habitant, 125g de thon en conserve par an. Les pêcheurs recevaient 50kg par sortie par bateau, de leur côté en guise de salaire.

Une flottille de pêche essentiellement à voile durant la guerre.

Dans « L’Illustration » du 4 mai 1940, l’article de Bernard Frank sur Lorient « Le grand port de guerre qui reprend le cours de son histoire » montrait une photo du port de pêche de Keroman avec uniquement des voiliers. Il en est de même dans l’article du 1er aout 1942 sur « Les 500 thoniers qui ont pris la mer pour nous ravitailler » : le port de Groix débordait de thoniers voiliers en bois ! Sur 400 chalutiers à vapeur avant la guerre, seulement 100 étaient encore en service.
le Biche dernier thonier groisillon, survivant de la deuxième guerre mondiale.

Jacques Chérel

Pour approfondir : Fichou, Jean-Christophe, Les pêcheurs bretons durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)PUR.

81.Bulletin Pêche et Développement 119, mai 2015

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