Huîtres, harengs, fous de Bassan, phoques et pêcheurs : Une histoire environnementale de la baie d’Edimbourg.

Publié le : , par  Le Sann Alain

Critique de TC SMOUT et Mairi STEWART, The Firth of Forth, an environmental history. Birlinn, Edinburgh, 2012, 306 p.
Il est rare de disposer d’une analyse historique de l’évolution d’un territoire maritime et de ses usages. Nous vivons souvent sur l’idée d’une permanence des réalités maritimes alors que la nature et les activités humaines interagissent et évoluent en permanence. Deux historiens de l’environnement ont mené un travail de recherche sur un territoire aujourd’hui célèbre pour ses colonies d’oiseaux et de phoques et ses ports pétroliers. Pourtant, jusqu’au début du 20ème siècle, l’estuaire de la Firth of Forth était d’abord le lieu de pêches florissantes (hareng) tandis que les phoques étaient rares et les colonies d’oiseaux bien plus réduites qu’aujourd’hui. Que s’est-il passé depuis et si l’on veut restaurer un milieu, quel est l’état de référence, sachant qu’il a été profondément transformé depuis que les hommes ont occupé la côte. On peut certainement protéger, mais il faut savoir dans quel but, et la restauration est largement une illusion.

Jusqu’en 1830, des transformations lentes pour répondre aux besoins.

Jusqu’au début du 19ème siècle, l’estuaire de la Firth of Forth est une source de richesses qui alimentent des activités diversifiées. Pendant longtemps, on y a produit du sel en chauffant de la saumure, puis de l’eau de mer dans des bacs, ce qui nécessitait d’énormes quantités de combustible, tourbe, bois et charbon. Les collectes d’algues alimentaient la fabrique de soude et les coquillages brûlés permettaient d’amender les sols. Aujourd’hui, il n’existe plus d’huîtres, mais les énormes gisements qui tapissaient les fonds sur 50 milles carrés ont assuré dès la préhistoire la nourriture des habitants avant d’alimenter des ventes lucratives en Angleterre et aux Pays-Bas. Le refroidissement de la période 1645-1715 a compromis a reproduction, mais les bancs se sont reconstitués au 18ème siècle. Cette époque fut aussi celle des enclosures et de la privatisation des bancs d’huîtres au profit de nobles et de sociétés privées. Celles-ci vont accroître les moyens de captures avec 6 dragues par bateau avant d’utiliser des bateaux à vapeur. Les pêcheurs organisés en sociétés d’entraide essayent de défendre leurs droits et attaquent les bateaux à vapeur. Faute de contrôles, les bancs s’effondrent à la fin du 19ème siècle et ils ont totalement disparu en 1920. Pour autant la mer ne reste pas vide car les bancs de moules prennent la place des huîtres.
L’autre richesse convoitée est celle des harengs qui viennent se reproduire sur quelques sites côtiers de la Firth of Forth en été et en hiver. Les harengs déposent une épaisse couche d’œufs sur les fonds et ils nourrissent ainsi les jeunes poissons comme les morues et les églefins qui viennent se régaler. Les harengs sont pêchés au filet. Mais la reproduction n’est pas régulière, particulièrement en été. L’absence de harengs amène alors les pêcheurs à se tourner vers la pêche à la morue au large et parfois loin de leur base. Quand les harengs reviennent, la pêche au large, plus coûteuse et plus dangereuse, est abandonnée. Le hareng est exporté, mais la concurrence est rude avec les Hollandais qui contrôlent les marchés. Une partie des harengs est vendue sur le marché intérieur par les femmes qui font jusqu’à trente km à pied pour les vendre à Edimbourg.
A ces activités s’ajoutent des chasses aux orques et aux dauphins pour se procurer de l’huile et la pêche aux homards. La mer assure donc une multitude de ressources, certaines sont irrégulières et saisonnières, il faut donc une adaptation permanente et aussi des liens avec le milieu rural pour assurer des activités complémentaires. Les conflits existent, surtout en période de disette de harengs, mais il y a des régulations assurées et mises en place par les pêcheurs qui élisent un jury de 15 personnes, fixent les règlements de pêche et gèrent le contrôle financé par une cotisation des pêcheurs. Cette auto-organisation fonctionne plutôt bien jusqu’au 19ème siècle.

1830-1950 : ressources, milieux et modes de gestion se dégradent.

Cette période voit l’effondrement des ressources dans la Firth. A la fin, il n’y a plus ni harengs, ni poissons de fonds, ni huîtres. Seule subsiste une pêche aux crustacés, langoustines, crabes et homards, surtout à l’entrée de la baie, les ports situés à l’intérieur de la baie ont disparu, souvent remplacés par des ports pétroliers. Pour les huîtres, la privatisation des bancs a favorisé une intensification de la pêche qui a été fatale. La forte demande à l’export d’huîtres et de naissain a aussi joué un rôle important ; ces éléments ont entraîné le dépérissement de l’auto-organisation. Cette dérégulation a été favorisée par l’essor de l’idéologie libérale et l’effacement de l’Etat et des autorités locales.
Pour le hareng, l’évolution est semblable. Après la disparition du frai de 1822 à 1836, les stocks retrouvent leur abondance, mais la pêche devient plus intensive avec des outils plus efficaces comme le chalut à perche et la senne danoise. Les chaluts à perche remontent le frai de hareng qui est même parfois vendu comme engrais. La destruction des frayères entraîne la disparition des poissons blancs qui s’en nourrissaient. L’introduction du coton permet aussi d’accroître la capacité de pêche des filets dérivants. Enfin l’élargissement des marchés grâce au train pousse à l’intensification. Pour parachever la dynamique destructrice, l’introduction de la vapeur après la première guerre mondiale avec la senne tournante, amène des prises d’immatures plus importantes.
Une bonne partie des pêcheurs s’oppose à ces évolutions et innovations mais les autorités refusent de s’engager. Les dernières régulations traditionnelles sont abandonnées, comme l’interdiction de la pêche le dimanche. En 1946, la pêche au hareng a disparu dans la Firth of Forth. Il y a un lien étroit entre le frai de hareng et la richesse en poissons blancs. La pêche au hareng est la plus lucrative, mais saisonnière. Les pêcheurs s’adonnent aussi à la pêche à la palangre pour le poisson. Ce sont des palangres importantes de 6000 à 14 000 hameçons suivant la taille des bateaux, et jusqu’à 8 milles de longueur. Ces palangres nécessitent d’énormes quantités d’appâts puisqu’il fallait près d’un kilo de moules pour un kilo de poisson. Les femmes préparent les lignes à terre pour les bateaux côtiers. La demande de moules est telle qu’elle menace l’existence des bancs, il faut en importer de la côte Ouest ; d’Irlande et même des Pays-Bas. On va jusqu’à utiliser des coquilles St Jacques.
C’est finalement le développement du chalut qui sauvera les bancs de moules. ce sont des capitaux industriels qui financent ces développements en opposition violente avec les pêcheurs côtiers. Les scientifiques soutiennent le chalut, confiants dans les capacités de reproduction. La pêche au chalut est interdite dans la Firth of Forth et se développe au large, sans souci de sélectivité, au prix d’importantes prises d’immatures. La mode du « fish and chips » accroît la demande de poissons blancs et, après la deuxième guerre mondiale, des aides à la construction entraînent une croissance rapide de la flotte qui étend sa zone de pêche jusqu’en Islande. La fermeture des eaux islandaises en 1975 mène une grande partie de cette flotte à la faillite, car les eaux de la mer du Nord sont aussi surexploitées ; la pêche danoise aux lançons pour la farine après la guère achève le cycle de la surpêche.
Aujourd’hui, la pêche est concentrée sur les crustacés (homards, langoustines et crabes) tandis que la biodiversité s’améliore, mais c’en est fini de la pêche autrefois lucrative dans la Firth of Forth. Les pêcheurs ont eu conscience de la dégradation des ressources, mais des forces extérieures ont poussé à la surexploitation et à la dégradation du milieu. Aujourd’hui d’autres animaux que les poissons suscitent l’intérêt des hommes.

Une pollution généralisée jusques dans les années 1970.

La pêche n’est pas la seule responsable de la dégradation des ressources, la pollution et la dégradation des milieux réduisent aussi la productivité. La pollution a d’abord touché le fond de l’estuaire où se pratiquaient deux pêches, celle du saumon et la pêche des sprats, qui ont toutes deux disparu. D’énormes bancs de sprats remontaient l’estuaire et permettaient une pêche importante avec des sennes. Cependant le sprat se distingue peu du hareng et se mêle souvent au hareng. Il y avait donc conflit entre pêcheurs de harengs et pêcheurs de sprats. les pêcheurs de harengs ont cherché à interdire la pêche du sprat, mais celle-ci s’est poursuivie illégalement car le sprat constituait la nourriture des plus pauvres. Plus tard, le sprat a alimenté l’exportation et même la fabrication de farine. La pollution a détruit les frayères de sprat et la reproduction s’est achevée dans les années 1970. Depuis ce temps, la lutte contre la pollution a permis un retour du saumon et même du sprat à partir des années 1970, mais la pêche n’a pas repris, faute de marchés.
Le 19ème siècle est marqué par l’essor de l’industrie et de l’urbanisation. Au Moyen Age, l’estuaire avait déjà été profondément modifié par la conquête des marais et de l’estran. L’industrie a ensuite poursuivi la destruction de ces interfaces fondamentales pour la vie marine. En 400 ans, plus de 50% de l’estran estuarien en aval d’Edimbourg a disparu, réduisant de 60% la productivité et donc la nourriture des juvéniles. Souvent les marais ont été comblés par des cendres des centrales à charbon qui continuent de polluer l’estuaire. Avant la poussée d’urbanisation, les rejets urbains étaient réduits et servaient à fertiliser les terres agricoles. Avec l’essor de l’urbanisation, sont apparus le choléra et la typhoïde, ce qui a amené la mise en place d’un assainissement mais avec des rejets sans aucun traitement, jusqu’en 1978. Ces rejets organiques ont favorisé l’explosion d’une population de canards ; ces derniers ont disparu depuis la mise en place d’une épuration.
Source : WWF

Un regain de biodiversité au bénéfice des oiseaux et des phoques.

Depuis 1950 et surtout les années 70, la mise en place de mesures fortes contre la pollution a permis d’améliorer la qualité des eaux. Presque toutes les espèces en ont bénéficié car elles n’avaient pas disparu, mais existaient avec peu d’individus. La renaturalisation est en cours, mais cette nature ne ressemble en rien à celle qui existait des siècles auparavant. Deux populations ont particulièrement bénéficié de cette amélioration, les fous de Bassan et les phoques qui sont l’objet de l’intérêt des associations de protection de l’environnement.
Jusqu’au début du 20ème siècle, les oiseaux étaient pourchassés pour leurs plumes, leur duvet, leurs œufs, leur viande et surtout leur graisse. Les oiseaux les plus recherchés étaient les jeunes fous de Bassan juste avant leur envol, au moment où ils étaient les plus gras. Leur population se maintenait autour de 3000 couples. Leur nombre a explosé depuis la fin de la chasse, avec aujourd’hui 50 000 couples, constituant le plus grand site de nidification de l’espèce (11% de la population mondiale). S’y ajoutent des milliers d’autres oiseaux comme des macareux. La Firth of Forth est l’un des grands sites fréquentés par les ornithologues . La fin de l’exploitation et la protection des sites ont favorisé cette explosion de vie animale. L’augmentation des poissons fourrages liés à la diminution des poissons prédateurs peut aussi expliquer ce phénomène. Pourtant depuis les années 2000, on assiste à la diminution des lançons, base de la nourriture de nombreux oiseaux. Cette diminution peut être liée au réchauffement climatique qui modifie le phytoplancton dont se nourrissent les lançons ; mais les auteurs notent que « la mer reste un mystère ».
Pour eux, il y a toutefois un sujet où il n’y a pas de mystère, c’est le rôle des phoques dans l’évolution des ressources halieutiques. Ils n’ont guère d’impact, par contre pour les pêcheurs, leur prédation est responsable, au moins partiellement, de la réduction des ressources halieutiques. Pour nos historiens de l’environnement, les pêcheurs sont des gens « dont le but a toujours été de pêcher plus et d’accabler les autres ». Les pêcheurs demandent en effet un contrôle de la croissance de la colonie de phoques. Inexistants avant la seconde guerre mondiale, ils sont aujourd’hui 20 000 et la croissance annuelle de la colonie atteint 5%. En moyenne, un phoque pèse 120kg, le mâle peut peser 230 kg. Ils consomment donc une quantité importante de poissons qui s’ajoute à celle des oiseaux, supérieure à celle des phoques, selon les environnementalistes. Curieusement, les auteurs ne donnent aucune estimation de la consommation de ces animaux, qui ne sont pas soumis au respect de quotas ou du RMD. Ont-ils peur d’une comparaison avec les prélèvements de la pêche ? On peut estimer la consommation d’un phoque aux environs de 10 Kg, ce qui ferait plus de 70 000 T par an, dont la moitié de lançons. 1/3 de cette consommation (soit plus de 20 000 t) est assuré par des poissons blancs (morues, églefins, etc.). Ils minimisent cet impact en considérant que cela ne représente pour la morue que 3,7% (sic) de la biomasse de morue de mer du Nord. On peut douter de la précision, mais si on mesure l’impact local sur les ressources et les possibilités de pêche, ce n’est certainement pas négligeable. Il faut aussi tenir compte du fait que la présence des phoques rend très difficile la pêche au filet ou à la palangre car les phoques viennent se servir sur les engins de pêche. On peut considérer, à partir des données des auteurs, que la prédation des oiseaux et des phoques est de 150000 T, c’est loin d’être négligeable.

La biodiversité pour qui ?

Si les pêcheurs doivent considérer leur impact historique et actuel sur les ressources halieutiques, il ne semble pas possible de nier l’impact localisé des oiseaux, phoques et autres cétacés, c’est pourtant ce que font nos historiens conservationistes. On mesure ainsi à quel point les pêcheurs sont la cible des attaques de certains conservationistes très influents qui les considèrent comme les principaux responsables de la dégradation de la biodiversité. Les auteurs soulignent cependant que de nouvelles pressions comme les champs éoliens peuvent avoir des effets importants sur l’état des fonds marins et la biodiversité, mais ils ne parlent pas de l’impact sur la pêche ; là encore les pêcheurs sont oubliés.
Pourtant dans leur étude, les auteurs soulignent que les pêcheurs ont longtemps mis en place des formes d’auto-organisation qui avaient pour but de protéger les ressources nécessaires à leur activité, sur le long terme. Ces formes d’organisation n’étaient pas parfaites et restaient fragiles car il y avait des conflits internes, de la fraude, mais elles étaient soutenues par les autorités locales car la pêche était vitale pour l’ensemble des communautés. Le 19ème siècle a vu l’effondrement progressif de cette auto-organisation quand d’autres activités plus importantes ont assuré l’essor économique. La pêche a également subi les effets de transformations profondes de l’économie avec la libéralisation des échanges, le développement d’un investissement extérieur qui a favorisé la pêche plus intensive, la privatisation des ressources (bancs d’huîtres), l’affaiblissement du rôle de l’Etat et des autorités locales. L’étude de l’évolution des rapports entre les hommes (particulièrement les pêcheurs) et la nature n’est pas non plus l’histoire d’une dégradation continue. Il y a des destructions, mais l’évolution des activités permet le développement de certaines espèces (moules à la place des huîtres) et la protection d’autres. La mer a des capacités de résilience et il n’y a pratiquement pas de disparitions d’espèces dans la Firth of Forth, quand des mesures de protection sont prises, les espèces affaiblies reviennent plus ou moins rapidement. L’environnement est profondément modifié par l’homme, mais les effets les plus graves sont dus aux destructions définitives des estrans et des marais maritimes, aux pollutions avec des effets à long terme comme les métaux lourds et sans doute aujourd’hui le réchauffement climatique qui modifie la production de plancton.
Même si les auteurs accablent les pêcheurs parce qu’ils défendent une vision conservationniste de la biodiversité, ils reconnaissent leur rôle essentiel dans l’exploitation des ressources qui ont permis le développement spectaculaire de cette région, berceau du capitalisme industriel. Appuyés par les autorités locales, ils ont eu le souci de préserver ces ressources. C’est la libéralisation de l’économie dans le cadre de l’industrialisation qui a été fatale aux pêcheurs et aux ressources. Les pêcheurs ont été marginalisés. Aujourd’hui, l’affaiblissement de l’industrie, à l’exception du pétrole, facilite la restauration de la biodiversité. Cependant celle-ci n’est plus conçue d’abord comme un moyen de faire vivre les pêcheurs ou les communautés locales. Elle est un but en soi et les pêcheurs sont perçus comme une menace. Entre les oiseaux, les phoques et les pêcheurs, on voit bien en faveur de qui penche la balance. Il reste à espérer que le recentrage des économies sur l’utilisation des ressources de leur territoire permette aux pêcheurs de retrouver leur place fondamentale dans la vie des sociétés littorales.

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Alain Le Sann. Juillet 2016.

69 Bulletin Pêche et Développement n° 131, juillet 2016

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