Pourquoi je ne défendrai pas le végétarisme.

Publié le : , par  Narain Sunita

Le Centre pour la science et l’environnement de New-Delhi est une ONG de référence pour les écologistes des pays du Sud. L’Inde est fortement marquée par une tradition végétarienne dans un pays qui dispose du plus grand troupeau de vaches du monde et aussi d’une pêche marine et en eaux douces très importante. Les vaches fournissent avec les buffles leur lait, leur force de travail, leur cuir et leur bouse pour la fumure et l’énergie de cuisson. Pour les Hindous, il n’est pas question d’abattre des vaches. Musulmans et chrétiens peuvent le faire, mais les intégriste hindous, aujourd’hui au pouvoir, veulent interdire cet abattage et mènent des campagnes violentes, jusqu’aux assassinats, contre les personnes suspectes. Dans ce contexte tendu, Sunita Narain, présidente du CSE, prend courageusement position contre le végétarisme. Ses arguments sont également pertinents pour nous en Europe, qui sommes confrontés à la montée en puissance du mouvement végan. Celui-ci dépasse le végétarisme en cherchant à interdire toute utilisation de produits d’origine animale : cuir, lait, miel, œufs, viande et poisson, etc. Leur association L214 a engagé en mars dernier une campagne contre toute pêche. Les pêcheurs sont assimilés à des assassins et racistes, ils sont les pires car ils massacrent des milliards de poissons et crustacés, considérés comme des personnes… Chacun est libre de se nourrir comme il l’entend, mais c’est une autre affaire lorsque des intégristes de l’alimentation végan veulent imposer leur modèle à l’ensemble de la société. Il existe en Inde des végétarien(ne)s qui ne mangent jamais un poisson, mais sont très engagé(e)s dans la défense des droits des pêcheurs. Jamais la violence des critiques contre les pêcheurs n’a atteint un tel niveau avant l’irruption de ce mouvement qui fascine certains médias et intellectuels. Il est bon que des écologistes rigoureux viennent rappeler quelques vérités d’évidence.

Manger de la viande n’est pas le problème principal, c’est la quantité consommée et la manière dont elle est produite qui le sont. C’est en cela que l’Inde est différente.
Récemment, lors de la publication de notre livre First Food : culture of taste (Premier aliment : la culture de la saveur), qui traite du lien entre la biodiversité, la nutrition et le mode de vie, on m’a posé une question : « Pourquoi, en tant que qu’écologiste épousant la cause des régimes traditionnels et locaux durables, ne condamnez-vous pas la consommation de viande ? » Après tout, la production de viande est mauvaise pour le climat – l’agriculture représente à peu près 15% de toutes les émissions de gaz à effet de serre dont la moitié provient de la production de viande. Elle représente aussi une grosse empreinte en termes de consommation de terre et d’eau. Selon une estimation, 30% des terres dans le monde, non recouvertes de glaces, sont utilisées pour faire pousser de la nourriture, non pas pour les hommes mais pour le bétail. Une étude de l’Université d’Oxford de 2014 a montré que le régime britannique riche en viande – défini comme comprenant plus de 100g de viande par jour et par personne – émet 7,2kg de CO2 par jour, contre 2,9kg de CO2 émis par un régime végan. Alors, trouver un régime viable devrait être évident, m’a-t-on dit.
Je ne suis pas d’accord. En tant qu’écologiste indienne (je souligne indienne) je ne recommanderai pas le végétarisme pour les raisons suivantes :

  • Premièrement, l’Inde est une nation laïque et la culture de la nourriture diffère suivant les communautés, régions et religions. Cette vision de l’Inde est non négociable pour moi car elle reflète notre richesse et notre réalité.
  • Deuxièmement, la viande est une source importante de protéines pour un grand nombre de personnes, par conséquent nécessaire pour leur sécurité nutritionnelle.
  • Troisièmement, et c’est en cela que je distingue ma position d’indienne d’une position générale, la consommation de viande n’est pas le problème le plus important, c’est la quantité consommée et la manière dont elle est produite. Une récente analyse montre qu’aux Etats Unis on mange en moyenne 122kg de viande par an et par personne contre 3 à 5kg par an par personne en Inde. Cette consommation excessive de viande est mauvaise pour la santé et pour l’environnement. En effet, la consommation moyenne américaine de viande est 1,5 fois supérieure à la moyenne de protéines requises. Il n’est pas surprenant que les 95 millions de tonnes de bœuf produites dans le monde proviennent de bétail latino-américain, européen ou nord-américain – avec un très grave impact environnemental. La production de viande dans le monde en développement est très différente, comme l’a montré cette analyse de l’Institut International des Recherche sur l’Elevage, l’Organisation de Recherche Scientifique et Industrielle du Commonwealth ainsi que de l’Institut International pour l’Analyse des Systèmes Appliqués. Là, l’élevage subsiste largement à base d’herbe et de résidus de récolte.

Mais la raison la plus importante pour laquelle, en tant qu’écologiste indienne, je ne soutiendrai pas les actions contre la viande, est que l’élevage assure la plus importante sécurité économique des paysans dans le monde. Les fermiers indiens pratiquent l’agro-sylvo-pastoralisme, c’est-à-dire qu’ils utilisent les terres pour cultiver et planter des arbres aussi bien que pour élever du bétail. C’est là qu’est le réel système d’assurance, pas dans les banques. L’élevage n’est pas exclusivement réservé au grand business de la viande mais aux paysans, grands, petits, marginaux et sans terre. Cela fonctionne car les animaux ont un but de production : tout d’abord, ils donnent du lait et du fumier et ensuite, de la viande et du cuir. Enlevez cela et vous enlèverez la base de sécurité économique de millions de personnes dans le pays, ce qui les appauvrirait grandement.
Regardons les choses en face. Dans le passé, le bétail était gardé pour assurer la traction. Dans les années 80, le regretté N. S. Ramaswamy, le seul expert sur l’énergie animale du pays, avait calculé que la capacité présente de 90 millions d’animaux de trait était égale à la capacité installée d’énergie électrique du pays. Tout cela a changé avec la mécanisation. Dans les années 2000, le bétail était principalement gardé pour le lait. C’est pourquoi les taureaux et les buffles mâles ont considérablement diminué dans les recensements du bétail. Les mâles représentent maintenant environ 28% du bétail. Leur seul but est la reproduction. Mais les vaches ne donnent du lait que pendant 7 -8 ans de leurs 15-20 ans de vie. Les fermiers utilisent cette phase de production pour la naissance des veaux et pour la vente de lait. Élever d’un animal n’est pas donné. Mes collègues ont calculé que si les animaux sont bien nourris et bien traités cela revient à 70 000 roupies (environ 1000 euros) par animal et par an. C’est pourquoi les fermiers ont besoin de solutions pour s’occuper d’animaux qui ne produisent pas de lait. Sinon ils n’y auront pas d’autre solution que de laisser l’animal errer, se nourrir du plastique rejeté par la ville et mourir.
C’est pour cela que je ne soutiens pas une interdiction de la viande ou du cuir. En faisant cela, nous supprimerions littéralement la moitié des revenus potentiels d’un éleveur. C’est voler les pauvres, rien de moins. Imaginez une seconde si le gouvernement saisissait nos maisons et enlevait la moitié de nos biens ou leur retirait toute valeur. Que dirions-nous ? Bannir la viande est une démonétisation cruelle.
Mais je comprends aussi que les valeurs religieuses sont fortes. Elles demandent que le bétail (à part les buffles) ne soit pas tué. Dans ce cas-là, la solution serait de racheter chaque vache aux fermiers, construire de grands gaushalas (enclos sacré pour les vaches en Inde) où on s’occuperait d’elles et on trouverait un moyen de gérer leurs restes, aucun produit ne serait vendu ou utilisé.
La solution n’est pas de militer pour le végétarisme. La solution n’est sûrement pas le vandalisme ou la violence.

Down to Earth, 27mars 2017
Traduction Allan Le Chapelain.

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