Siegfried Knasmüller : « Le glyphosate endommage l’ADN »

Publié le : , par  Agathe

Les Etats membres de l’Union européenne, réunis le jeudi 9 novembre en comité « plantes, animaux, alimentation », n’ont pas réussi à dégager de majorité sur la proposition de la Commission européenne de réautoriser le glyphosate pour 5 ans. Et ce alors que la licence d’exploitation de l’herbicide, qui entre dans la composition du fameux Roundup de la firme Monsanto, arrive à expiration le 15 décembre.


Réputé internationalement pour ses travaux sur la toxicologie génétique, Siegfried Knasmüller, chercheur à l’institut de recherche sur le cancer de Vienne, offre un éclairage scientifique sur ce dossier. Selon-lui, l’avis émis par l’autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) et l’agence européenne des produits chimiques (Echa), concluant à la non cancérogénicité et à la non génotoxicité du Glyphosate, n’est pas sérieux. Siegried Knasmüller a lui-même dirigé des recherches in vitro démontrant l’effet nocif du Glyphosate.

Vous êtes toxicologue à Vienne. Pouvez-vous nous expliquer quelles conclusions vous tirez de vos travaux relatifs au glyphosate ?

Je travaille à l’institut de recherche sur le cancer de Vienne et je suis spécialisé en toxicologie génétique. J’étudie la génotoxicité, donc les lésions qui affectent le patrimoine génétique, l’ADN, et qui peuvent s’avérer mutagènes (provoquer des mutations ; NDLR). Ces dommages peuvent être à l’origine de cancers. J’ai moi-même consacré plusieurs travaux aux impacts du glyphosate sur l’ADN. Nous avons réalisé des études in vitro, sur des cellules épithéliales buccales (des cellules dérivées de la bouche).

Ce que nous avons constaté était très clair. Le Glyphosate seul (et le round up encore plus) est cytotoxique : il endommage les cellules. Et il est génotoxique : il abime l’ADN. Cette expérience a révélé des dommages chromosomiques qui favorisent le développement de cancers. Même à très faibles doses, il existe un risque probable que l’inhalation, via la pulvérisation, provoque des cancers dans les organes du système respiratoire. Davantage d’expériences devraient être réalisées, sur les travailleurs dans les sites de production de Glyphosate, pour en avoir le cœur net. Mais aucune étude valable n’a été réalisée dans les usines, ce qui aiderait à mieux cerner l’augmentation des risques de cancer lié au glyphosate.

Comment expliquer que les agences européennes, Efsa et Echa, concluent que le glyphosate n’est ni cancérogène ni génotoxique ?

L’Efsa, reprenant le rapport de l’institut fédéral Allemand d’évaluation des risques (Bfr), n’a pris en compte qu’un spectre très étroit d’études. Ils ont fondé leur décision sur des tests très spécifiques, définis par l’OCDE, qui évaluent les effets mutagènes du glyphosate dans les cellules prélevées dans la moelle épinière de souris ou de rats. Ces tests ont des résultats négatifs dans beaucoup d’études, mais d’autres expériences sur des animaux indiquent des dommages dans l’ADN de cellules d’autres organes.

Des expériences in vitro sur des cellules dérivées du foie indiquent par exemple que cet organe peut être affecté par le glyphosate, mais aucune étude sur des animaux n’a été ensuite réalisée pour clarifier ces données.

Cela fait 40 ans que le Glyphosate est étudié. Beaucoup de travaux universitaires indiquent un lien entre glyphosate et cancer. Mais ils n’ont pas été pris en considération.
Il existe, par exemple, une vingtaine d’études qui ont été réalisées auprès de personnes exposées au glyphosate, principalement des travailleurs agricoles. La plupart ont produit des résultats positifs. L’ADN de ces personnes avait subi des lésions. Mais l’industrie ne considère pas ces travaux comme fiables au prétexte que les personnes en question ont été exposées à d’autres composants. Il serait au moins nécessaire de réaliser d’autres études auprès des personnes les plus confrontées au glyphosate.

Monsanto a tenté d’influencer le débat scientifique

Ce qui est arrivé ces dernières années est très interpellant. Monsanto a payé de bons scientifiques, comme Gary Williams ou David Kirkland, pour rédiger des « revues », c’est-à-dire des compilations d’études sur la dangerosité du Glyphosate. Ces compilations induisaient en erreur les lecteurs, car elles ne critiquaient que les études qui estimaient que le Glyphosate était cancérogène.

De leur côté, les dossiers remis aux autorités par les entreprises qui commercialisent des produits à base de Glyphosate contenaient des études commanditées par l’industrie et dont les données étaient secrètes. Ces études ne sont pas publiées dans la littérature scientifique. Elles ne sont pas contrôlées par les pairs.

Pensez-vous que les membres des agences européennes ou du Bfr aient subi des pressions pour jeter les bases d’une réautorisation du Glyphosate ?

Des pressions… je ne sais pas. Je pense que toute la procédure de classification et d’évaluation des risques au niveau européen est loin d’être idéale, car elle s’appuie beaucoup sur les données fournies par l’industrie. Et pourtant, le Bfr, à l’origine des conclusions de l’Efsa, est un institut très respecté. Mais ce sont des humains, et comme nous tous, ils peuvent faire des erreurs. A mesure que les connaissances scientifiques se développent, soit vous admettez avoir fait une erreur, soit vous persistez jusqu’au bout. C’est cette dernière option qui est la leur pour l’instant. En 2015, le Circ a considéré que le Glyphosate était « probablement cancérogène ». C’est, selon moi, une bien meilleure classification, qui s’appuie sur des études scientifiques, évaluées par les pairs.

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